Cinéma

Comme nous l'annoncions à sa veille, la cérémonie des César 2015 fut celle des 40e rajeunissants. Fer de lance d'une nouvelle génération, Thomas Cailley et son premier film « Les Combattants » sont repartis avec trois compressions : meilleur premier film, meilleur espoir masculin (Kévin Azaïs) et meilleure actrice. Adèle Haenel, un an après le César de la meilleure actrice dans un second rôle, réalisé le doublé en passant dans la catégorie supérieure à 26 ans – damant le pion, au passage, à Marion Cotillard, Sandrine Kiberlain ou Juliette Binoche. Le résultat est de la même génération Y chez les garçons : Pierre Niney, tout juste 25 ans, a soufflé le César d'interprétation masculine. Voir ce brillant et intelligent comédien – au passage capable d'auto-dérision dans un clip hilarant - recevoir ce titre en présence de Jean Rochefort, primo inter pares de tous les « césarisés » est de ces petits plaisirs cinéphiles qu'on savoure. Notons aussi, dans cette floraison de moins de trente ans, le trophée reçut, sans surprise et avec l'assurance qu'on lui connait (par vidéo interposée), par Xavier Dolan pour « Mommy ».

La revanche de « Timbuktu »

S'il y eut en creux des perdants de poids (Olivier Assayas et « Sils Maria », Bertrand Bonello et « Saint Laurent »), il y eut, surtout, un très grand gagnant, porté par l'air du temps et l'esprit du « 11 janvier », post-« #JeSuisCharlie ». L'oubli cannois à l'égard de « Timbuktu » d'Abderrahmane Sissako a été rattrapé – un peu trop même, si on prend en compte la qualité de la concurrence repartie bredouille.

Mais il était réjouissant de voir un Mauritanien et des Tunisiens monter sur scène et dire des mots justes tout au long de cette 40e cérémonie des César – sept récompenses au final. Les mots des artistes de « Timbuktku », saluant la jeunesse tunisienne dont le printemps paraît déjà si loin, résonnaient de tous les maux présents du monde. On en oublia même les sept nominations belges, toutes déçues (consolées par la coproduction belge sur « Minuscule », César du film d'animation).

Recevant son César de la Meilleure réalisation, Abderrahmane Sissako sut saluer la capacité de « cette France extraordinaire ouverte aux autres ». Une réponse puissante à ceux qui, aujourd'hui, en France ou à l'étranger, font tout pour diviser l'Humanité et museler la culture.

Les paradoxes français

Contradiction sectorielle de cette France du cinéma ouverte : le chef déco récompensé de « La Belle et la Bête », Thierry Flamand se fendit du seul discours un temps soit peu musclé de la soirée, sur fond de protectionnisme économico-culturel, à l'encontre de la concurrence (forcément déloyale) des crédits d'impôts européens plus avantageux que celui de la France. Les Belges précités ont dû rire jaune, eux qui contribuent aussi au rayonnement du cinéma français et de ses festivals.

Schizophrénie, aussi, classique, des professionnels français si fiers de leur exception culturelle qui n'aiment rien tant que faire des ovations debouts aux artistes d'Hollywood, honorés à tour de rôle d'un prix pour l'ensemble de leur carrière. Sean Penn, cette année, loué au passage un tantinet longuet par Marion Cotillard, la plus américaine des actrices françaises.

Passages obligés

Mais il en va d'une cérémonie des César comme d'un film : elle doit répondre à ses passages obligés. Soit, aussi, quelques foirages oubliables (M qui massacre « L'amour en fuite »), des émotions sincères mais prévisibles (dans une belle égalité des genres, les Meilleurs espoirs fémini/masculin Louane Emera (« La famille Bélier ») et Kévin Azaïs « Les Combattants ») et des bons mots dispensables ("Devant la fine Fleur du gouvernement" : Stéphane De Groodt, à propos de la ministre française de la Culture Fleur Pellerin).

Pour emballer tout cela, il faut bien la verve d'un bon maître de cérémonie. En la matière, un Edouard Baer est plus imprévisible que les meilleurs showmen (ou showwomen) des Oscars. Il faut le voir embarquer Jean Rochefort, Pierre Niney, Guillaume Gallienne, Louis Garell, François Damiens et – oui – la ministre Pellerin, dans une impro poilante de court métrage « Panique aux Césars ». Et l'entendre pouffer à ses propres calembours reste savoureur.

L'hommage à Alain Resnais

Mais il faut aussi des instants de vérité, de stupeur (joyeuse), de surprise... Deux, particulièrement beaux, cette année. D'abord l'émotion dans le silence de Kessen Tall, la compagne d'Abderrahmane Sissako, restée sans voix au moment de ses remerciements pour le César du Meilleur scénario original à « Timbuktu ». Ensuite, le traditionnel hommage aux disparus de l'année s'est conclu sur un point d'orgue merveilleux, une évocation en chansons d'Alain Resnais, portée par Sandrine Kiberlain, Lambert Wilson et Pierre Arditi, sans playback. Et devant eux, dans la salle, Sabine Azéma, les larmes aux yeux, revivant plus de trente ans de cinéma en quelques dizaines de secondes d'une rare intensité aux César. Avec cette conclusion, fredonnée en chanson par Lambert Wilson :

"Amusez-vous comme des fous. Foutez-vous de tout..."


Le palmarès

MEILLEUR FILM : Timbuktu, d'Abderrahmane Sissako

MEILLEUR ACTEUR : Pierre Niney, dans Yves Saint Laurent

MEILLEURE ACTRICE : Adèle Haenel, dans Les Combattants

MEILLEUR REALISATEUR : Abderrahmane Sissako, pour Timbuktu

MEILLEUR PREMIER FILM : Les Combattants, de Thomas Cailley

MEILLEUR FILM ETRANGER : Mommy, de Xavier Dolan

MEILLEURE ACTRICE DANS UN SECOND RÔLE : Kristen Stewart, pour le rôle de Valentine dans Sils Maria

MEILLEUR ACTEUR DANS UN SECOND RÔLE : Reda Kateb, pour le rôle de Abdel Rezzak dans Hippocrate

MEILLEUR ESPOIR FEMININ : Louane Emera, pour La Famille Bélier

MEILLEUR ESPOIR MASCULIN : Kévin Azaïs, pour le rôle d'Arnaud Labrède dans Les Combattants

MEILLEUR COURT METRAGE : La Femme de Rio, de Emma Luchini et Nicolas Rey

MEILLEUR FILM DOCUMENTAIRE : Le Sel de la Terre, de Wim Wenders et Juliano Ribeiro Salgado

MEILLEUR FILM D'ANIMATION : Minuscule - La vallée des fourmis perdues, de Thomas Szabo et Hélène Giraud

MEILLEUR COURT METRAGE D'ANIMATION : Les Petits Cailloux, de Chloé Mazlo

MEILLEUR MONTAGE : Timbuktu – Sonia Ben Rachid

MEILLEURS DECORS : La Belle et la Bête – Thierry Flamand

MEILLEUR SCENARIO ORIGINAL : Timbuktu – Abderrahmane Sissako et Kessen Tall

MEILLEURE ADAPTATION : Diplomatie – Cyril Gély et Volker Schlöndorff, adapté de la pièce de théâtre Diplomatie de Cyril Gély (coréalisateur du film)

MEILLEURS COSTUMES : Yves Saint Laurent – Madeline Fontaine

MEILLEURE MUSIQUE : Timbuktu – Amine Bouhafa

MEILLEUR SON : Timbuktu – Philippe Welsh, Roman Dymny, Thierry Delor

MEILLEURE PHOTOGRAPHIE : Timbuktu – Sofian El Fani