ENTRETIEN

Si `Changing Lanes´ s'écarte joliment des canons hollywoodiens, nul doute qu'il le doive pour bonne partie à la personnalité de son metteur en scène, Roger Michell - prononcez Michel, à la française. Surtout connu pour avoir tourné une comédie romantique de premier ordre (`Notting Hill´, pour ne point la nommer), le réalisateur britannique présente, la quarantaine bien entamée, un parcours appréciable qui l'a vu croiser la route d'Hanif Kureishi le temps d'une adaptation télévisée (`The Buddha of Suburbia´) avant d'opter pour le cinéma à la faveur de `Persuasion´. Six ans plus tard, le voilà qui tente sa première aventure américaine; une démarche dont il était venu s'expliquer lors du dernier Festival de Gand. `Je ne tenais pas à tourner en Amérique, à moins qu'il ne s'agisse d'un scénario me tenant à coeur et dont j'aie l'intime conviction de pouvoir faire quelque chose de bien. Depuis 1996 et mon premier film, Persuasion, j'avais reçu beaucoup de propositions, mais aucune qui remplissait ces conditions. Jusqu'au jour où Scott Rudin, le producteur, m'a envoyé Changing Lanes. Le scénario présentait une vraie complexité morale et refusait de faire de l'un des personnages le bon et de l'autre le mauvais. La plupart des films hollywoodiens ont un cowboy portant chapeau blanc, un autre portant chapeau noir. Rien de cela ici, ce qui était très stimulant.´

Point de départ du film, un banal accident, qui entraînera de profonds bouleversements obligeant les personnages à reconsidérer leur histoire personnelle sous un angle moral - encore que Michell refuse de croire au hasard au sens spirituel. `C'est bien plus effrayant: je crois à la nature arbitraire de notre existence, au fait qu'un petit événement puisse changer notre vie sans le moindre avertissement; une sorte de théorie du chaos, dans laquelle nous nageons tous. Même si il y a un parfum de rédemption dans le film. Ils ont la chance de voir un instantané de ce qu'ils ont été, de ce qu'ils sont et de ce qu'ils pourraient devenir s'ils laissent les choses en l'état.´

Remise en question qui induira des questions d'éthique - dans le chef en particulier de l'avocat sans scrupules qu'incarne Ben Affleck. `Son histoire est un peu celle de Faust, Sydney Pollack incarnant en quelque sorte Méphistophélès, un personnage présentant des arguments pouvant paraître très séduisants, lorsqu'il dit qu'il faut vivre suivant les opportunités plutôt que dogmatiquement. Une des questions que je voulais soulever, c'est: comment, alors que notre monde, en Occident tout au moins, traverse une crise de foi, allons-nous combler ce vide? Allons-nous nous conduire en véritables humanistes? Il faut s'accrocher à la notion de faire des choses pour de bonnes raisons.´

Autre phénomène contemporain qu'ausculte le film dans une scène saisissante, le tout informatique et la déshumanisation qui l'accompagne.

Commentaire de Roger Michell: `Voyez lorsque vous effectuez une réservation d'avion, de train, au théâtre ou au cinéma. Quand vous vous y présentez, ils introduisent vos coordonnées. Supposez qu'ils ne les trouvent pas: ils n'ont jamais entendu parler de vous et, du coup, vous n'existez pas. La perspective de tous se retrouver dans une banque de données est effrayante: au moindre pépin, nous en sommes les victimes. Voyez encore les cartes de membre informatisées dans les supermarchés: tout ce qu'ils font, c'est établir une mémoire de vos achats, afin de pouvoir vous envoyer les promotions adaptées...´ Et d'enchaîner: `Le côté inquiétant de la technologie, c'est que nous n'avons pas absorbé la quantité de choix offerts. Il y a vingt ans d'ici, tout le monde regardait l'un des trois programmes de télévision accessibles. Et le lendemain, au marché, au travail ou au pub, on parlait du même événement culturel; nous étions reliés les uns aux autres par ce que nous avions vu. Bientôt, ce ciment n'existera plus, parce que tout le monde sera dans sa chambre, à choisir parmi un million d'options. Nous regarderons tous sans arrêt un menu culturel infini. Ce qui ne pourra que nuire aux sociétés alors que la société est pour moi une bonne chose. Il faut lutter pour la préserver.´

Un voeu pieux? Voire, Roger Michell se faisant, par exemple, l'apôtre d'une Europe unie dans le respect de ses singularités, culturelles notamment. `Nous devrions nous féliciter de l'unification, tout en luttant avec ténacité pour préserver nos particularités culturelles. Il faut que nos pays respectifs aient un théâtre florissant, une industrie du cinéma essayant de faire ses films propres et non des copies de films américains. Nous devrions être fiers de nos différentes langues, de nos différentes littératures, célébrer nos différences et les maintenir, en paix.´

Histoire, d'ailleurs, d'inverser la tendance, ne vient-il pas de tourner un film à la tonalité éminemment européenne au sein même de Hollywood?

© La Libre Belgique 2002