Jusqu’à la cérémonie de clôture, "Poetry" figurait avec "Des hommes et des dieux" et "Another Year" parmi les favoris à la Palme d’or. Et si Lee Changdong ne l’emportait pas, il était évident que le prix d’interprétation ne pouvait échapper à Yun Junghee, tant son interprétation survolait celle de toutes ses collègues. Lee Changdong s’en est finalement retourné à Séoul avec un prix du scénario totalement inattendu.

"Poetry" est, à 55 ans, le cinquième long métrage de ce cinéaste coréen au C.V. bien chargé. Son diplôme d’études littéraires en poche, il se dirige d’abord vers le théâtre pour bifurquer rapidement vers une carrière de romancier et devenir un écrivain en vue de sa génération. En 1993, encouragé par un ami, le cinéaste engagé Park Kwang-su, il devient scénariste et assistant-réalisateur. En 96, il tourne son premier long métrage, "Green Fish", un film noir. Viennent ensuite "Peppermint Candy" et "Oasis" qui valent à Lee et à son actrice principale, Moon So-ri, les prix de meilleur metteur en scène et de meilleure actrice à la Mostra de Venise. En 2002, le romancier-cinéaste devient ministre de la Culture, fonction qu’il occupera deux ans, avant de revenir au cinéma avec "Secret Sunshine". Présenté en compétition à Cannes en 2007, il sera récompensé d’un prix d’interprétation à Jeon Do-yeon. En 2009, Lee Changdong revient à Cannes comme membre du jury. Et en 2010, en compétition avec "Poetry".

Lors de la traditionnelle conférence de presse du festival, il s’est d’ailleurs expliqué sur ce titre. "La poésie est plus qu’un genre littéraire. C’est ce qui est invisible, ce qui ne peut pas être calculé en argent. La poésie n’est pas une petite fleur. C’est le monde, c’est la vie. Malgré la laideur extérieure, il y a toujours quelque chose de très beau à l’intérieur."

Il a également établi le lien avec ses films précédents dont l’impressionnant "Secret Sunshine", d’ailleurs sorti en Belgique. "Les personnages de "Secret Sunshine" sont des victimes. Dans "Poetry", je m’intéresse aussi à la souffrance des bourreaux. Le personnage central est la grand-mère du bourreau. D’un côté, elle souffre et éprouve un sentiment de culpabilité, de l’autre, elle écrit des poèmes et cherche à trouver la beauté autour d’elle. Ce qui m’intéresse, c’est son conflit intérieur."

La conférence de presse fut aussi l’occasion de découvrir son extraordinaire actrice : Yun Junghee. Totalement inconnue chez nous, elle est une légende du cinéma coréen, l’actrice la plus populaire de son époque avec pas moins de 330 films et 24 prix d’interprétation. Voici 15 ans, elle a interrompu sa carrière pour s’installer à Paris après s’être mariée avec le pianiste coréen virtuose Paek Kun Woo. Depuis quinze ans, elle a refusé d’innombrables propositions avant de, finalement, accepter celle de Lee Changdong. "Je suis très heureuse de revenir avec ce film-là, mais je n’ai jamais quitté le cinéma, tient-elle à préciser. Le cinéma, c’est ma vie. C’est vrai que j’ai reçu beaucoup de scénarios, mais ils ne me plaisaient pas. Un jour, Lee Changdong est venu, m’a dit qu’il écrivait pour moi. Il m’a envoyé le scénario un an et demi plus tard. J’ai lu, et c’était formidable, incroyable ! Le personnage me ressemble : rêveuse, innocente, fantasque et un peu décalée."