Le Dr Davin a laissé sa porte close. Et doit gérer les conséquences tragiques de son geste.

Après le festival de Cannes, les frères Dardenne ont remis "La fille inconnue" sur le banc de montage. Résultat de l’opération, le film a rétréci de 1h53 à 1h46. Quelles sont ces 7 minutes qui ont disparu ? Une visite raccourcie chez un patient, des scènes de confession et de consultation plus ramassées ? Des poignées de secondes par-ci par-là ? Peut-être a-t-on changé de prise de façon à se rapprocher du docteur ? Le résultat de l’opération est stupéfiant. Ce n’est plus le même film. Il est plus fluide et ses intentions sont aussi plus claires, plus dardenniennes.

Fin d’une longue journée pour le Dr Jenny Davin. Elle voudrait encore crever l’abcès de tension entre elle et son stagiaire quand on sonne à la porte du cabinet médical. Le garçon veut ouvrir, elle l’en empêche. Il est tard, on a déjà dépassé d’une heure, on n’a pas résonné, signe qu’il n’y a pas d’urgence.

Le lendemain, la police se présente au cabinet pour regarder les images de la caméra de surveillance. On y voit une jeune Black, en état de panique, sonner à la porte et puis s’enfuir. Son cadavre a été découvert le lendemain matin au bord de la Meuse.

La jeune médecin encaisse le choc. Si elle avait ouvert, la fille serait encore vivante. Ou plutôt, elle n’encaisse pas, elle ne pense plus qu’à cette inconnue, qui va être enterrée anonymement, dont une mère, un frère, un ami n’entendront plus jamais parler. Qui est-elle ? Jenny ne connaîtra pas de répit tant qu’on ne pourra mettre son nom sur sa tombe.

Et le Docteur de se muer en enquêtrice d’un genre particulier. Elle ne cherche pas un coupable, d’ailleurs elle se considère elle-même comme coupable. Elle veut juste rendre à ce corps son identité. Son arme, c’est le secret médical pour délier les langues, arracher des confessions.

Le cinéma des frères Dardenne n’est pas un cinéma social, c’est un cinéma moral avec un dilemme comme moteur. Souvenez-vous de Sandra (2 jours, 1 nuit), elle demande la solidarité de ses collègues mais est-elle capable elle-même d’être solidaire ? Jenny a une idée très précise de ce que doit être un bon médecin : il doit être plus fort que ses émotions. Mais la culpabilité la submerge, elle se sent responsable de la mort de cette fille inconnue et de l’arrêt des études de son stagiaire.

Dans la version Cannes, les Dardenne menaient l’enquête pour découvrir l’identité de cette jeune fille, le film avait une dimension thriller policier. Dans la version remontée, le thriller se fait plus moral, le médecin cherche moins à percer une énigme qu’à se battre contre elle-même, contre son sentiment de culpabilité. D’ailleurs, l’enquête perd son sens. Elle se bat pour qu’une famille sache, or cette famille sait. Le Dr Davin est-elle un bon médecin si elle est incapable de dealer avec la culpabilité ? La question est d’autant plus cruciale, que son existence se circonscrit à son métier. Même dans le moment de tension extrême, celui des aveux du coupable, elle ne se départit pas de sa fonction et demande : "Avez-vous mal à la nuque ?"

Adèle Haenel joue sans sourciller cette femme froide, peu féminine, efficace, distante. A tel point que dans la version Cannes, la caméra des Dardenne prenait, elle aussi, ses distances en s’éloignant sensiblement de son sujet, abandonnant au passage une marque de leur style. Et dans la nouvelle version, elle se rapproche, colle de nouveau au personnage, plaçant souvent son oreille au centre du plan.

C’est assez magique de constater comment ces sept minutes disparues ont reprofilé le film. Sa dimension "policière" qui pouvait apparaître comme une tentative de renouvellement, s’efface au profit d’un des fondamentaux de leur cinéma : le dilemme moral.


© IPM
Réalisation, scénario : Luc Dardenne, Jean-Pierre Dardenne. Images : Alain Marcoen. Montage : Marie-Hélène Dozo. Avec Adèle Haenel, Olivier Bonnaud, Jérémie Renier, Christelle Cornil… 1h 46