New York, début des années 50. Vétéran de la Seconde Guerre mondiale, où il a appris à boire tout ce qui lui passe sous la main, Freddie Quell (Joaquin Phoenix) revient à la vie civile très abîmé. Alcoolique au dernier degré, il perd son boulot de photographe dans un grand magasin de New York. Véritable épave, il échoue un soir de beuverie sur un bateau qui quitte le port dans la nuit. A son réveil, il découvre qu’il est à bord d’une croisière donnée pour l’anniversaire de Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman) qui marie sa fille. Figure respectée, celui-ci est le fondateur de "La Cause", mouvement quasi religieux qui se propose de libérer l’homme en le faisant voyager dans le temps et ses vies antérieures. Et de guérir au passage certaines formes de leucémie Entre les deux hommes, un lien de dépendance mutuelle se crée

Du point de vue de la mise en scène, Paul Thomas Anderson tourne le dos à "There Will Be Blood". Ce dernier était grandiose, voire grandiloquent, magnifié par une mise en scène incroyablement maîtrisée, où chaque plan, crépusculaire, construisait une tragédie aux résonances métaphysiques sur les origines du capitalisme américain. "The Master" se fait plus posé, plus classique, tout en restant traversé par un souffle épique et marqué par quelques moments de bravoure, comme la scène d’ouverture sur la plage ou cette incroyable course à moto dans un désert d’Arizona. Depuis ses débuts, Paul Thomas Anderson n’a, en effet, pas son pareil pour, en quelques images d’une rare puissance, immerger le spectateur dans ses univers cinématographiques.

S’il diffère par sa mise en scène, "The Master" fonctionne pourtant comme un film-miroir de "There Will Be Blood". Du sud de la Californie de la fin du XIXe siècle, on passe à la côte est des années 1950, mais le film met à nouveau en scène deux hommes qui s’attirent autant qu’ils se repoussent. Durant plus de deux heures, sur une bande originale imparable à nouveau signée Jonny Greenwood, "The Master" va explorer cette relation complexe de gourou à élève. Alcoolique, violent, bestial, Freddie Quell tente de revenir à la vie en suivant la thérapie de Lancaster Dodd, Pygmalion voyant, là, l’occasion de tester l’efficacité de sa théorie fumeuse. Comme Paul Dano dans "There Will Be Blood", Philip Seymour Hoffman incarne, en effet, un faux prophète, parfait exemple de ce que l’Amérique peut créer d’illuminés meneurs de foules crédules.

Derrière "La Cause", construite sur des bases pseudo-scientifiques (issues de la psychologie et de la biologie) et censée venir à bout de tous les fléaux sociaux, difficile de ne pas lire une évocation de la scientologie, née à la même époque Pourtant - et c’est en cela que "The Master" est passionnant -, jamais Anderson ne pose un quelconque jugement. Quitte à déstabiliser le téléspectateur qui aurait pu s’attendre une critique radicale. Tout en subtilité, le cinéaste montre néanmoins comment fonctionne un mouvement sectaire, comment des gourous aux idées confuses parviennent à créer la dépendance chez des êtres faibles, perdus Joaquin Phoenix ne fait-il pas ici que troquer son addiction à l’alcool contre une autre addiction ?

Après "There Will Be Blood", qui s’attaquait déjà aux racines du mal américain (l’avidité et l’obscurantisme religieux), Paul Thomas Anderson continue de creuser un sillon difficile, en mettant en scène une Amérique qui s’éloigne toujours plus de la raison. En 2007, "There Will Be Blood" était prémonitoire sur la future crise financière. "The Master" aura-t-il la même intuition sur la foi ?

Scénario&réalisation : Paul Thomas Anderson. Image : Mihai Malaimare Jr. Musique : Jonny Greenwood. Avec Philip Seymour Hoffman, Joaquin Phoenix, Amy Adams, Laura Dern 2 h 24.