Cinéma Andréa Bescond a trouvé une forme audacieuse pour aborder son enfance violée.

J’ai envie de jouer à la poupée avec toi", propose Gilbert, ami de la famille et père de trois garçons, en voyant la petite Odette dessiner toute seule dans sa chambre. "Toi, tu seras la poupée, moi je jouerai à t’habiller et te déshabiller…". Et la porte de la salle de bains de se refermer sur l’enfance, l’innocence, l’avenir d’Andréa Bescond.

Pourquoi les victimes des pédophiles mettent-elles tant de temps à parler, au point que leurs agresseurs bénéficient de la prescription, échappent à la justice ? Les Chatouilles amorce une réponse en mettant en scène les effets dévastateurs du viol et la difficulté du processus de reconstruction.

Toutes les victimes sont, en quelque sorte, des âmes cassées qui partagent la même souffrance, celle d’une blessure invisible, infiniment douloureuse, dont il est impossible de parler.

Où Andréa Bescond a-t-elle trouvé la force de pousser la porte d’une psy ? D’entrer dans le cabinet et de dire à une inconnue ce qu’elle tenait verrouillé au fond d’elle-même depuis tellement d’années.

Un très long processus pouvait alors démarrer. Très spectaculaire dans son cas car depuis toute petite, elle rêvait d’être danseuse étoile. Si elle a suivi une formation exigeante, elle n’est jamais devenue l’Odette du Lac des cygnes. En revanche, elle a créé Les Chatouilles ou la Danse de la colère. Ce seule-en-scène, où la danse se mélangeait à la parole, fut récompensé d’un Molière en 2016 et est aujourd’hui transposé à l’écran par leurs auteurs Andréa Bescond et Eric Métayer.

Le film, aussi, est spectaculaire car il refuse la voie toute tracée du docudrame, du pathos, et impose plusieurs formes de distance. D’abord, celle de la construction avec un pied dans le présent et l’autre dans le passé pour mener en parallèle l’implosion intérieure, autodestructrice et l’interminable combat pour la reconstruction. Ensuite, celle de la danse, qui vient régulièrement surprendre le récit. Un moyen d’expression plus abstrait mais aussi plus direct pour exprimer l’indicible.

Enfin, celle de la forte personnalité, pleine de rage et de fantaisie d’Andréa Bescond qui incarne son propre parcours avec panache. Elle est entourée d’un cast de premier plan. Exceptionnelle d’ambiguïté en mère toxique, Karin Viard insuffle de la colère et du mystère dans le film. Aveuglé par sa femme, Clovis Cornillac en épatera plus d’un en père aimant. Carole Franck est une psy déstabilisée et valeureuse. Pierre Deladonchamps endosse le rôle du pédophile avec toute la perversité manipulatrice.

Autant d’acteurs formidables qui éclairent ce sujet lourd abordé au moyen d’une forme audacieuse, bouillonnante, hybride qui ne prend pas le spectateur en otage.


© IPM
Réalisation, scénario : Andréa Bescond, Eric Métayer. Avec Andréa Bescond, Karin Viard, Clovis Cornillac, Pierre Deladonchamps… 1h43.