Les frères Dardenne sont un symbole du cinéma d'auteur, mais à chaque rencontre, on est toujours frappé par leur approche concrète, jamais ils ne s'enferment dans un discours cérébral, prise de tête. Formellement moins déstabilisant que leurs films précédents, "Le Silence de Lorna" semble vouloir s'adresser à un public plus large.

"Sincèrement, non, on n'a pas pensé comme cela, déclare Luc Dardenne, très décontracté sur la terrasse d'Unifrance . Mais l'accès est sans doute plus simple car la caméra est plus stable. La question du film c'est "Qui est Lorna ?". Et pour la regarder, il ne faut pas bouger. On n'est pas dans le mouvement, dans une énergie. On la regarde. Et puis, le fait de tourner en 35 mm a encore accentué cette impression, car il y a une inertie. Benoît (Dervaux) a toujours la caméra sur l'épaule,... mais il ne marche pas avec."

Au point de départ, il y a un mariage blanc, les Dardenne ont-ils entrepris une enquête au préalable sur ce sujet ?

"Non. C'est une histoire qu'une femme nous a racontée à Bruxelles, il y six ans, raconte Jean-Pierre. Le début de l'histoire est arrivé à son frère. On n'en avait jamais pas reparlé, mais tous les deux, on s'en souvenait. Et pendant la promotion de "L'enfant", on s'est mis à penser au suivant. C'était à New York n'est-ce pas, c'est un peu snob de dire cela. On en a parlé à notre producteur Denis Freyd pour connaître sa réaction sur une histoire de mariage blanc entre une jeune femme albanaise et toxicomane belge. Le reste on l'a imaginé, cela ne repose sur aucune réalité."

Le visage d'Arta

L'étape suivante et capitale chez les Dardenne, c'est bien sûr la recherche de l'acteur ou de l'actrice qui sera de chaque plan de leur film.

Comment et pourquoi le choix s'est-il finalement porté sur Arta Dobrshi, jeune comédienne kosovar.

"On cherchait une jeune femme qui avait 25 ans. Et elle devait avoir un accent en parlant le français et aussi elle devait avoir un aspect humain, ne pas être une caricature de fille du milieu. On cherchait quelqu'un de banal, de malléable afin qu'elle puisse attirer le spectateur. Il faut qu'elle n'aie pas l'air de ce qu'elle fait. Si on l'a choisie c'est parce qu'on avait la conviction que l'humanité que le personnage de Lorna acquiert tout au long du film serait fortement aidée par la douceur du visage d'Arta."

"Et sans doute, avec un autre visage, les chemins de l'humanisation n'auraient pas été les mêmes. Je pense que le physique de l'acteur, le regard, joue un rôle fondamental."

Ce qui surprendra toutefois alors que cette humanisation sera fatale à Lorna, alors que généralement leurs personnages bénéficient d'une certaine rédemption.

"Oui, on est cruel avec elle, reconnaît Luc. En même temps, c'est un peu facile de se racheter en s'occupant de l'enfant de celui qu'elle a fait disparaître. Mais le film n'est pas désespéré pour autant."

Comme "La Promesse", "Rosetta", "Le fils" et "L'enfant"; "Le silence de lorna" se déroule en région liégeoise. Peuvent-ils tourner ailleurs ?

"Bien sûr, c'est une histoire universelle, on peut la tourner n'importe où. Une fois, à New York, on nous a montré un endroit, près des abattoirs je crois, on s'y sentait à l'aise, comme chez nous. On pourrait tourner une histoire à nous dans ce quartier-là. On ne s'interdit pas de tourner ailleurs, mais chaque fois qu'on trouve une histoire, c'est vrai qu'elle revient dans notre décor."

"Enfin, ici, on n'est plus à Seraing, on est à Liège, il y a tout de même 10 km et le Standard entre les deux. (fou rire)."