Dans la nuit de dimanche à lundi prochains, le magnifique Nomadland , l'un des seuls "vrais" films de cinéma en lice aux Oscars, devrait s’imposer face aux productions des plateformes de streaming. Et sacrer auprès du grand public Chloé Zhao, après son triomphe aux Golden Globes, aux Bafta, mais aussi à la dernière Mostra de Venise, où son film avait décroché le Lion d’or.

Dans la profession, la jeune cinéaste chinoise est ceci dit loin d’être une inconnue. En 2017, elle avait en effet impressionné avec le formidable The Rider, où, entre fiction et documentaire, elle racontait les rêves perdus d’un cow-boy blessé, condamné à ne plus monter à cheval. De quoi lui ouvrir tout grand les portes… des studios Marvel. C’est en effet elle qui signe Eternals, la prochaine superproduction superhéroïque. Difficile d’imaginer plus grand écart avec son propre cinéma.

Les bases du cinéma de Zhao

Née à Pékin en 1982, la jeune femme a étudié la production cinématographique à New York, avant de se lancer dans la réalisation en posant sa caméra dans l’Amérique profonde avec Les chansons que mes frères m’ont apprises. Présenté à Sundance puis à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 2015, le film est resté inédit en Belgique. À la veille des Oscars, la plateforme de streaming cinéphile Mubi propose de découvrir ce film qui posait les bases du cinéma de Zhao. 

Comme beaucoup de cinéastes étrangers tournant aux États-Unis (comme Roberto Minervi ou Gianfranco Rosi par exemple), la Chinoise s’est intéressée d'emblée aux marges de la société américaine. Comme The Rider ou Nomadland, son premier long métrage met en scène les populations interlopes de l’Ouest américain, le temps d’un western contemporain où les cow-boys sont ici indiens…

Les chansons que mes frères m’ont apprises capte un moment de la vie de Johnny (Johnny Reddy) et Jashaun (Jashaun St. John), sa sœur de 11 ans. Tous deux vivent avec leur mère (Irene Bedard, seule actrice professionnelle du film) dans un mobile home au milieu de la réserve indienne de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud. Alors qu’il termine l’école secondaire, le gamin - qui revend sous le manteau de l’alcool, interdit dans la réserve - s’apprête à suivre sa petite amie Aurelia à Los Angeles. Mais à la mort subite de leur père, figure tutélaire de la communauté, Johnny hésite à partir et à laisser seule sa petite sœur…

© Mubi

Fiction du réel

À la manière de l’Italien Roberto Minervi dans Stop the Pounding Heart en 2013 (également disponible sur Mubi), Chloé Zhao a pris pour habitude de brouiller complètement la frontière entre documentaire et fiction. Même si, dans ce premier essai, la balance penche plus du côté de la fiction. Dans The Rider et Nomadland, la réalisatrice met essentiellement en scène des personnages incarnant leur propre rôle ; ce n’est pas le cas dans Les Chansons que mes frères m’ont apprises, film envoûtant dont la beauté naît du sens de l’observation de Zhao, de sa capacité à capter la poésie du quotidien, mais aussi de sa fabuleuse direction de ses acteurs non professionnels.

Si ceux-ci n’interprètent pas leur propre rôle, ils n’en racontent pas moins leur propre histoire. Celle d’un peuple défait, vaincu, opprimé, survivant entre pauvreté endémique, petits trafics et alcoolisme. Un peuple qui, surtout, assiste, impuissant, à la dissolution de sa culture dans la culture dominante américaine, à coups de musique pop ou country, de matchs de football américain ou de rodéo. Même si l’espoir reste de mise à travers le personnage de la jeune Jashaun, qui appartient à la septième génération suivant la défaite de Wounded Knee (1890). Celle qui, selon le chef Crazy Horse, sera celle de la renaissance amérindienne…

© Mubi

  • "Songs My Brothers Taught Me" est isponible en streaming sur Mubi.com (9,99€/mois ; 5,99€mois pour l’abonnement annuel).
  • "The Rider" est à revoir sur Sooner.be (dans l'abonnement et en VOD).

Les chansons que mes frères m’ont apprises / Songs My Brothers Taught Me Fiction documentaire Scénario, réalisation & montage Chloé Zhao Musique Peter Golub Avec John Reddy, Jashaun St. John, Irene Bedard… Durée 1h34

© Cote LLB