"Le Chant des hommes" raconte une grève de la faim de sans-papiers étrangers. Les réalisateurs ont fait appel à des artistes, eux-mêmes migrants. Plusieurs d'entre eux nous ont livré leur histoire, qui rejoint parfois celle de leurs personnages.

Marina Istchenko-Liégeois a la voix douce et le regard triste. Elle a perdu son mari médecin en 2012 et ce tournage du "Chant des hommes", sur lequel elle s’est retrouvée "par hasard, grâce à une amie", a presque valeur de thérapie. Son rôle de sans-papiers russe lui redonne un peu de vie autant qu’il résonne en elle. "Je n’ai pas fait la grève de la faim, mais je suis passée par le Petit-Château", l’un des centres d’accueil pour demandeurs d’asile en Belgique.

Marina, 59 ans, est née à Angarsk, en Sibérie du Sud. À 18 ans, elle est montée à Saint-Pétersbourg pour devenir danseuse étoile au Théâtre Mariinsky; des années sous les projecteurs dont elle a gardé un port altier et une belle souplesse, mais qui n’ont pas eu raison de sa grande timidité. "Danser sur une scène, c’est différent, c’est comme si ce n’était pas moi mais une autre personne."

"Dans des cercueils"

Un beau jour, cependant, elle décide qu’elle et son fils Dimitri n’ont pas d’avenir en Russie post-soviétique. Ses motivations intimes, elle préfère les garder pour elle. Après une année en Bulgarie, "je suis arrivée en Belgique le 13 janvier 1992 avec mon fils qui avait dix ans". Elle introduit une demande d’asile, apprend le français, trouve un travail à Arlon, "avec un contrat à durée indéterminée", insiste-t-elle. Dimitri est scolarisé mais, "après trois ans, on a reçu un ordre de quitter le territoire". Ils ne rentreront pas. "En Russie, le service militaire est obligatoire. Je ne voulais pas que mon fils soit contraint d’aller faire la guerre en Tchétchénie. Je me souviens bien de celle en Afghanistan. Je vois encore mes camarades d’école rentrer dans des cercueils", justifie-t-elle. Alors elle "se débrouille".

André Liégeois sera sa bouée de sauvetage, deviendra son ancre. Marina est désormais mariée, belge et installée à Aubange. Si c’était à refaire ? "Je ne sais pas, j’ai trop souffert… Les gens croient que l’Europe, c’est le paradis. Ce n’est pas le cas du tout."

"Le Chant des hommes" a insufflé un peu d’énergie vitale à la jeune veuve. Mais elle redoutait la fin du tournage. "Je dois trouver autre chose pour ne pas sombrer dans la dépression."