Les gros sabots de Spielberg

CinémaVidéo

A.Lo.

Publié le

Les gros sabots de Spielberg
© David Appleby

C’est un conte de Noël qui arrive tardivement sur nos écrans. L’histoire de l’amour indéfectible entre un jeune garçon et un cheval, Albert et Joey. Séparés par le déclenchement de la Première Guerre mondiale, Albert et Joey connaîtront chacun l’enfer et traverseront mille péripéties.

Steven Spielberg a succombé à ce mélodrame chevalin, à l’origine un roman de Michael Morpurgo, puis une pièce de théâtre à grand spectacle et à grand succès : les Britanniques vénèrent tout ce qui a trait à la Grande Guerre et aux animaux. Mais Spielberg patauge et s’embourbe dans les tranchées de la Grande Guerre.

Successivement utilisé comme cheval de cavalerie, complice de déserteurs, bête de somme (dans la Somme ?), Joey sera aussi confronté à l’inéluctable mécanisation de la guerre, jusqu’à faire face à un des tanks monstrueux inaugurés sur les champs de bataille. On perçoit là une variante d’un vieux thème du réalisateur de Spielberg : l’homme vs la machine. In fine, le canasson transformé en hérisson de barbelés sera le prétexte d’une trêve inattendue entre Britanniques et Allemands - comme quoi, les humains, si prompts à étriper leurs semblables et leurs meilleurs amis, peuvent retrouver un semblant de décence quand la vie de leur plus noble conquête est en jeu. Albert, lui, aura moins de chance : avoir vingt ans dans les tranchées en 18 n’offrait que chagrin, un peu de gloire, mais pas de pitié.

Spielberg ne lésine pas sur le scope, les grands espaces et l’émotion. Mais retirez les moyens, il ne reste que mièvrerie et clichés. La Grande Guerre est traduite dans son iconographie générale, jamais à travers des faits précis. Tout le monde - Allemands, Français - parle anglais avec un accent de pacotille, comme dans le cinéma des années soixante. Les collaborateurs du réalisateur sont à son diapason : la partition de John Williams renchérit dans le pathos, le directeur photo Janusz Kaminski surcharge de lumières rasantes.

"War Horse" pèche aussi par sa structure en épisodes. Si Joey est le fil conducteur, on ne cesse de sauter d’un protagoniste à l’autre. Ces ruptures auraient tenu la route si le récit était réellement mis en scène du point de vue du cheval, mais Spielberg semble ne concevoir le règne animal que dominé par l’homme, se recentrant à chaque fois sur les bipèdes. On croise bien quelques talents européens émergents (l’Anglais Jeremy Irvine dans le rôle d’Albert), l’Allemand David Kross (vu dans "The Reader") ou d’honnêtes acteurs de compositions dont les Britanniques Tom Hiddleston, Benedict Cumberbatch ("Holmes", la série), Eddie Marsan ("Happy Go Lucky"). Et même Niels Arestrup, qui tire presque son épingle d’un jeu pas facile, en papy français qui ne fait pas de la résistance mais des confitures, la larme à l’œil. Mais ce découpage empêche de s’attacher à l’un ou l’autre protagoniste.

Il en ressort que le récit apparaît comme une collection de saynètes, plus ou moins spectaculaires, mais uniformément grandiloquentes. Courant plusieurs lièvres à la fois (il a postproduit "Tintin" en parallèle, et tourné depuis "Lincoln", tout en mettant en chantier "Robopocalypse"), Spielberg semble n’avoir fait que superviser le travail de ses huit (!) assistants réalisateurs

Au terme de près de 2h30 de guimauve parfumée au crottin, Spielberg en rajoute une couche avec un final en ombres chinoises sur coucher de soleil expressionniste, mauvais plagiat de l’art du mythique directeur artistique William Cameron Menzies (à qui l’on doit, notamment, l’esthétique de "Autant en Emporte le Vent"). Devant ce film réalisé avec de gros sabots, on n’a qu’une envie : détaler au galop.

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