Sur la photo jaunie, on aperçoit un groupe d’hommes, casquettes vissées sur la tête, quelques femmes et deux enfants souriants aussi. On jurerait une sortie d’usine ou un départ au champ. Rien que la vie ordinaire et paisible comme elle se déroulait alors du côté de Saint-Alban-sur-Limagnole, petit village de Lozère. Imprimerie, vannerie, menuiserie, travaux des champs… Ici, chacun vaque à ses occupations en souriant à la caméra. Rien ne semble distinguer ce village de n’importe quel autre coin de France. Si ce n’est que les hommes et les femmes réunis là, auraient été considérés ailleurs comme fous et entravés, enfermés dans leur chambre ou abrutis de médicaments. Or lorsque l’on découvre les multiples scènes du quotidien saint-albanais, filmées par les résidents/patients eux-mêmes, on prend conscience de l’incroyable gâchis que cela aurait constitué… Non seulement à titre individuel, mais aussi au regard de la vie de la communauté villageoise entrée en interaction étroite avec l’équipe très créative du Dr Balvet. Que ce soit pour l’achat des produits de la ferme, pour l’artisanat créé par les résidents ou pour la formation que certains ont acquis au contact des professionnels et des patients de Saint-Alban.

Un quotidien fondé sur la coopération

Mis à part quelques résidents catatoniques, tout le monde participe : nettoyage, rangement, repas, menus travaux, bibliothèque… Les ateliers se succèdent au fil des jours en tenant compte des capacités de chacun à contribuer au bien-être du groupe. Une philosophie qui va bien au-delà du bien-être matériel et moral des résidents pour atteindre la sphère des loisirs culturels pour tous : soirées ludiques, foires, représentations théâtrales, cinéma, danse, journal d’information.

C’est d’ailleurs au travers des archives de ce lieu unique - journaux, photos et films super 8 - que la réalisatrice a pu retracer la riche histoire de la clinique Saint-Alban, des années 30 aux années 70. Aux images d’époque, précieusement conservées, Martine Deyres ajoute les témoignages des paysans devenus infirmiers grâce à l’enseignement du psychiatre révolutionnaire Francesco Tosquelles. Il fit du petit établissement de Lozère une étape essentielle de l’histoire de l’assistance psychiatrique, en soulignant les bienfaits de la psychothérapie. Son credo : "l’ergothérapie, les ateliers coopératifs et la social-thérapie rendent possible les différentes formes de vie en groupe". De grands noms de la psychiatrie viennent se former auprès de lui parmi lesquels Jean Oury, Frantz Fanon, ou encore Roger Gentis.

Artistes, résistants, précurseurs

Réfugié républicain catalan, Tosquelles préfère parler d’asile que d’hôpital. Et le nom lui va bien puisque durant la guerre, le lieu a accueilli de nombreux résistants et Juifs fuyant la barbarie.

Outre les artistes pensionnaires, on y croise quelques praticiens et artistes, tels Paul Eluard, passionné par "ce que l’on appelle la folie".

Autre haut fait d’armes de Saint-Alban : personne n’y est mort de froid ou de faim pendant la guerre alors qu’on a recensé jusqu’à 45 000 malades mentaux, sur 70 000 internés en France, décédés faute de soins à la même époque.

Pour toutes ces raisons et son rôle de lieu précurseur, le documentaire sur Saint-Alban, baptisé Les heures heureuses occupe une place primordiale dans la programmation spéciale de la rentrée du Nova, autour de la folie, que nous détaillons ci-dessus.

Les heures heureuses Documentaire De Martine Deyres Durée 1h17.

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