Un conte initiatique plus vrai que nature. Par les auteurs de "A pas de loup". Moins médiatisés que les frères Dardenne, Olivier et Yves Ringer excellent dans des films d’aventure ancrés dans la réalité du jeune public - qui les plébiscite.

Il est de ces films qui, derrière leur apparente simplicité, recèlent une large palette d’émotions et de thèmes. A l’aune de leurs précédents longs métrages "Pom le poulain" et "A pas de loup", Olivier et Yves Ringer - indissociables frères réalisateur et scénariste - font preuve de la même générosité dans "Les oiseaux de passage".

Il s’agit à nouveau d’un conte, moderne et ancré dans le réel, où l’animal devient vecteur d’un récit de vie pour des enfants - ici, deux jeunes héroïnes. Pour son dixième anniversaire, Cathy (Clarisse Djuroski) reçoit un drôle de cadeau de son père divorcé et bohème : un œuf et une couveuse électrique. Elle ramène ceux-ci chez sa mère, avec pour instruction d’être absolument présente lors de l’éclosion. Mais le jour de sa fête d’anniversaire, c’est sa meilleure amie, Margaux (Léa Warny), qui est témoin de la naissance d’un caneton. L’instinct du palmipède fait aussitôt de cette dernière sa mère "naturelle".

Lorsqu’elle en prend conscience, Cathy ramène le caneton chez son amie. Mais, atteinte de myopathie, Margaux ne peut a priori pas s’occuper comme il se doit de l’animal. Confrontées à l’intransigeance de leurs parents et au destin qui attend l’oisillon, les deux jeunes filles vont alors décider de voler de leurs propres ailes.

Récit d’une échappée belle, avec ses petites et grandes péripéties, "Les oiseaux de passage" réussit aussi la performance rare d’aborder la myopathie, maladie taboue (parce que funeste), sans excès de pathos. L’handicap de Margaux n’est qu’un élément décisif du récit parmi d’autres. En s’abstenant de toute emphase à ce sujet, Olivier et Yves Ringer offrent de surcroît à leur jeune interprète Léa Warny, réellement atteinte de myopathie, un espace de projection particulièrement pertinent.

Refusant d’abandonner son caneton à son sort, Margaux pose un acte qui a valeur de manifeste. Avec l’aide de Cathy, elle s’affranchit du nid trop douillet, trop cadré, trop déterminé, que ses parents - dépassés par sa maladie - veulent lui imposer. Refusant d’être traitées comme des enfants, les deux jeunes adolescentes posent leur premier geste de liberté - d’autant plus capital pour Margaux que son temps est compté.

Sur cet arrière-plan a priori "chargé", les frères Ringer greffent les codes du road movie : Margaux et Cathy fuguent dans la nature, et rebondissent de rencontre en rencontre. Pour pimenter le récit, et coller à la réalité, une bande de policiers plus ou moins débonnaires ou efficaces font office de poursuivants - poussés dans le dos par des parents paniqués (à l’exception du père de Cathy, qui comprend l’impulsion des deux gamines). Plus ou moins convaincantes, leurs actions ne s’avèrent au final pas plus improbables (et bien moins excessives) que celles de bien des fictions.

Olivier Ringer use d’une mise en scène sobre, dénuée d’afféterie stylistique. Plan, scène et montage, servent le récit, la limpidité narrative étant toujours préférée à la démonstration de savoir-faire. Mais cette simplicité procède aussi d’une efficacité bien pensée et d’un naturalisme assumé qui, comme dans "Pom le poulain" et "A pas de loup", devrait garantir l’adhésion et l’immersion - comme on dit aujourd’hui - du jeune public.

Le cinéma des frères Ringer, c’est du cinéma durable : production et saveur locales, équitable sur le fond comme la forme, sans arôme artificiel ni date de péremption. A consommer sans modération, donc.

Réalisation : Olivier Ringer. Scénario : Yves et Olivier Ringer. Avec Léa Warny, Clarisse Djuroski, Alain Eloy, Myriem Akheddiou… 1h30.


Olivier et Yves Ringer, les Dardenne du cinéma pour enfants

En Belgique, il y a les frères Dardenne, mais il faut aussi compter avec les frères Ringer. Moins médiatisés, ces derniers n’en sont pas moins des auteurs à succès. Leurs longs métrages "Pom le Poulain" (2006) et "A pas de loup" (2011) ont raflé moult prix internationaux et conquis le (jeune) public dans des dizaines de pays. "Les oiseaux de passage" vient de remporter, le 28 mars, le Grand prix du Festival du Film pour enfants de Montréal - l’équivalent d’une Palme d’or dans cette catégorie : pas mal pour un film avec un canard…

L’aîné Ringer, Olivier, né en 1961, est le réalisateur du tandem. Yves, de cinq ans son cadet, cumule les casquettes de scénariste et de producteur. Même si, entre les deux frangins, qui ont grandi à Uccle, à Bruxelles, l’interaction dépasse ces fonctions : "le travail d’écriture se fait toujours ensemble, précise Yves. Google Doc et Skype ont changé nos vies à cet égard ! C’est un échange permanent. Nous partons d’une idée de base que nous développons dans un échange constant." Ces frères-là tiennent donc aussi un peu des Coen.

Pour "Les oiseaux de passage", le déclic fut l’amitié entre la fille cadette d’Olivier et Margaux, une enfant atteinte de la myopathie. "Cette maladie provoquait une dégénérescence physique , explique le réalisateur . Margaux perdait d’année en année sa mobilité et ses facultés de communication. Pourtant, elle a toujours gardé une joie de vivre extraordinaire. Durant les anniversaires ou les fêtes de classe, c’était celle qui exprimait le plus fortement sa joie, son bonheur d’être là. A la rentrée, elle était toujours la plus heureuse de sa classe à l’idée de revoir ses amis, ses condisciples."

A partir de là, Yves et Olivier Ringer ont forgé l’histoire de Margaux et Cathy. Pas question, pour autant de réaliser un film "sur" le handicap. "Nous ne voulions pas traiter la chose sous un angle misérabiliste ou apitoyé. On a essayé de traiter le personnage de Margaux avant tout comme une personne et une jeune fille qui va au bout d’une envie" , souligne Yves.

"Les oiseaux de passage" est d’abord une aventure vécue par deux jeunes adolescentes. Comme les deux précédents films des frères Ringer, il s’agit d’offrir une alternative naturaliste au tout-venant du cinéma pour enfants. "Nous avons des enfants et nous pensons que les histoires, les contes, sont importants dans la construction des enfants. La majorité des films pour enfants sont des superproductions anglo-saxonnes. Or il nous paraît important d’offrir une alternative, notamment à travers des récits naturalistes, ancrés dans notre réalité, dans notre culture", poursuit le scénariste. Olivier renchérit : "Ce qui me frappe dans la majorité des films pour enfants, c’est que la réalité est cachée. Ce sont toujours des mondes imaginaires, avec des effets spéciaux. Comme si le monde réel, celui qui nous entoure, ne pouvait pas être merveilleux ou magique. Il y a aussi toujours ce rapport à la confrontation. On met souvent les jeunes héros au cinéma fasse à de grands méchants. Or il est possible de vivre une aventure sans être dans un conflit et la menace permanente."

Se souvenant de leurs propres "aventures" d’enfants, "dans des terrains vagues ou des ruines de vieux bunker", les deux frères imaginent aussi leurs films en réaction à l’obsession sécuritaire de notre temps. "On surprotège les enfants de nos jours. On a le sentiment qu’il faut faire attention à tout, tout le temps", constate Olivier. "Mon fils de 7 ans a manifesté le désir de se rendre seul à l’école, explique Yves. Quand un enfant exprime cela, c’est qu’il est prêt dans sa tête. On doit le laisser faire. Ce que nous avons fait. Mais les réactions de notre entourage ont été de la surprise un peu choquée à l’inquiétude extrême. On n’ose plus laisser les enfants en liberté. "

Cas particuliers dans le microcosme du cinéma belge, les frères Ringer développent leur cinéma à leur rythme, depuis "Pom le Poulain". Leur succès à l’étranger - ""A pas de loup" a été programmé dans des festivals en Israël comme en Iran" , relève Yves - ne les préserve de la quête parfois difficile de financements. "Le cinéma pour enfants n’est pas particulièrement prisé dans les instances de financement."

Leurs films restent donc, aussi, des aventures, produits au sein d’une économie rigoureusement serrée, en usant des innovations techniques, notamment les caméras et appareils photos numériques.

Mais la ténacité paie. Juste avant "Les oiseaux de passage", Olivier avait bouclé le tournage d’un autre long métrage, "Le Roi de la Vallée" (titre provisoire) - nouveau récit initiatique autour d’une relation père/fille.