Il y avait la route de McCarthy, voici le monorail de Bouli, rigoureusement horizontal. Et qui, pourtant, relie la Terre au Ciel.

Un ciel d’apocalypse, un soleil pâle s’évanouit derrière des nuages plombés. Deux paumés sur un ruban de béton suspendu. La route de McCarthy ?

En écoutant ce jeune couple en fuite parler de la fin du monde, on y pense. Deux hommes dans un pick-up sont lancés à leurs trousses. Ils ont pour mission de récupérer un précieux GSM volé par le garçon. Leur problème, Willy ne l’allume jamais, il est donc difficile à localiser. Pas fou le bourdon ? Pas du tout. Il ne sait pas vraiment s’en servir. Est-il un peu handicapé comme sa copine avoue l’être ? Peut-être. Ce qui est sûr, en revanche, c’est qu’Esther et Willy ne sont pas des handicapés des sentiments. Leur amour, c’est beau à voir.

En attendant, ils ont peur. Des gars à leur poursuite ? Non, ils ignorent qu’ils sont poursuivis. Ils ont peur parce qu’ils n’ont pas de cadeaux à offrir. Offrir à qui ? On ne sait pas trop. Ils ont peur aussi de ce type croisé sur le ruban de béton. Fallait pas, il va les rassurer en leur parlant de milliers d’étoiles, de millions de galaxies au-dessus de leur tête. L’univers ne va pas s’arrêter comme on retire une prise. Il avait l’air de savoir de quoi il parlait ce Jésus.

Les premiers, les derniers. Au cas où on aurait zappé la dimension biblique du titre, oui ce film a bien quelque chose à voir avec le Christ. Le vrai Jésus, comme il y a le vrai saint Nicolas. Quelque chose à voir mais quoi exactement ? Ça, c’est le boulot du spectateur, de chaque spectateur.

Bouli, lui, plante le décor. Et quel décor ! Horizontal comme une plaine interminable, comme un ruban du monorail désaffecté. Ici, il n’y a pas de colline, pas de bois, pas de montagne pour barrer la vue et exciter la curiosité. A quoi cela ressemble derrière ? Et Jean-Paul de Zaeytijd, son fidèle chef op’, aime l’horizon.

Bouli plante aussi l’atmosphère. Post-quelque chose. Post-Doel, post-Tihange, Post-Front national ? Possible. Certaines choses tournent encore, d’autres plus du tout. Il y a toujours de l’essence, les hôpitaux fonctionnent mais les cafés ressemblent à des saloons, chacun fait sa loi dans son coin, avec son fusil. On en est revenu à l’âge du western.

Bouli plante aussi les personnages, plus que d’habitude. Il y a le petit couple, Gilou et Cochise les deux poursuivants, des habitants du coin rassemblés autour d’une sorte de shérif. Et puis Jésus qui va des uns aux autres.

Il amorce une histoire aussi mais on n’est pas dupe, ce GSM est un MacGuffin. La vraie histoire se déroule sur les visages, dans les regards. Ils parlent plus que les dialogues. Celui de la jeune fille est le plus mystérieux, intrigant. Celui de Bouli ne s’exprime pas comme d’habitude, il est plus angoissé. Philippe Rebbot est encore plus rayonnant, Jésus oblige. Celui de Suzanne Clément est profondément délicat, et celui de Dupontel d’une douceur… explosive. Et comme c’est la fin du monde, Bouli ne se refuse rien : Michael Lonsdale et Max von Sydow. Deux Rembrandt de l’écran, il y a des choses à voir entre deux rides.

Tout cela peut paraître compliqué, tordu, voire même prise de tête sur papier, mais sur la toile, la métaphysique devient simple, fluide, évidente, lumineuse à la fin. Bouli est un peintre du cinéma, un paysagiste qui fait apparaître la beauté où personne ne la cherche, ne la voit. Il a la foi dans son art qui exprime avec émotion ce qu’il a sur le cœur. Bouli partage des sentiments avec les spectateurs, dont celui de fin du monde, de bilan : qu’est-ce qui a évolué entre les premiers et les derniers hommes ? Surprise, la réponse est la même que celle de Lazslo Nemes dans "Le Fils de Saül".

Dans le chaos contemporain, sans foi ni loi comme les westerns, Bouli fait apparaître la quintessence de l’humanité : "vivre ce n’est pas juste respirer".


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 Réalisation, scénario : Bouli Lanners. Image : Jean-Paul de Zaeytijd. Production : Jacques-Henri et Olivier Bronckart. Avec Albert Dupontel, Bouli Lanners, Suzanne Clément, David Murgia, Michael Lonsdale, Max von Sydow… 1h 38min