Lords of Oil

Lords of Oil
© WARNER

Cinéma

A.Lo.

Publié le - Mis à jour le

L'expression «Syriana» désigne dans les couloirs de Washington la reconfiguration du Moyen-Orient selon les intérêts américains. Notion forcément à géométrie variable et qui sous-tend depuis un demi-siècle les soubresauts d'une région entière. S'appuyant sur les mémoires et l'enquête de l'ancient agent de la CIA Robert Baer, «Syriana» dépeint des faits fictifs sur fond de théorie du chaos: le froissement d'un contrat à Austin y a des répercussions dantesques à l'autre bout de la planète. Aux commandes, Steven Gaghan, scénariste oscarisé du «Traffic» de Steven Soderbergh, signe un second film qui est aussi un manifeste.

On pourra reprocher à cette oeuvre labyrinthique son extrême complexité. Il faudrait presque potasser le who's who du film avant de le voir: Bob Barnes (George Clooney), agent de la CIA au Moyen-Orient, est rappelé à Washington après une bavure; dans un émirat du Golfe, une lutte de succession commence entre les deux fils du roi, Nasir le réformiste (Alexander Siddig) et Meshal le prodigue (Akhbar Kurtha); au Texas, la société pétrolière Connex Oil rachète un petit concurrent qui vient de signer un contrat avec le Kazakhstan; à Washington, l'avocat Bennett Holiday (Jeffrey Wright) est chargé par le cabinet de Dean Withing (Christopher Plummer) d'enquêter sur la conformité de cette fusion tout en étant pressé par le ministère de la Justice de produire des éléments à charge de celle-ci; Bryan Woodman (Matt Damon), consultant en ressources énergétiques, est envoyé par sa société auprès du prince Nasir; dans l'émirat, la perte des droits de forages de Connex imposée par le prince Nasir entraîne la mise au chômage de Wasim (Mashar Munir), jeune immigré pakistanais.

Appliquant la même structure éclatée que «Traffic», Gaghan évite avec bonheur l'afféterie esthétique des filtres de couleur par lesquels Soderbergh identifiait chaque lieu. La sobre photographie de Robert Elswit («Good night, and good luck», «Magnolia»,...) confère à «Syriana» un réalisme glaçant, reflet d'un monde littéralement surexposé et dénaturé. Nuancé, se voulant respectueux des populations arabes, «Syriana» succombe par instants au manichéisme -l'intégrité extrême de Nasir ou de Woodman- ou à l'angélisme -le parcours de Wasim sur la route de l'intégrisme dont l'aboutissement sera toutefois l'occasion de l'une des plus belles scènes. On se demande aussi pourquoi la dénonciation s'arrête aux seuils du Capitole et de la Maison-Blanche. A cause des divergences entre le réalisateur et Baer (le premier est démocrate, le second demeure conservateur quoique critique de l'Administration actuelle) ? Parce que cela aurait encore compliqué le récit? Ou parce qu'aux yeux des auteurs le vrai pouvoir n'y réside plus?

Mais à l'heure des caricatures, de «la guerre contre le terrorisme», du «choc des civilisations» et autres formules médiatico-politiques chocs, qu'un réalisateur-scénariste américain reconnu, avec une star de la stature d'un George Clooney, s'expose dans la nuance et assène quelques vérités qui dérangent force le respect. Quand l'écriture et la dramaturgie transcendent en outre les conventions du film engagé, on frôle l'excellence.

du grand échiquier américain.

© La Libre Belgique 2006

A lire également

Facebook

Cover-PM

cover-ci

Immobilier pour vous