Sorrentino et Servillo réunis à nouveau pour un portrait libre de Berlusconi.

"Ce film est le fruit de l’imagination des auteurs" : l’avertissement en incipit de Loro a valeur de prévention juridique. Mais la citation de Giorgio Manganelli qui suit presque aussitôt souligne la liberté artistique que s’accordent Paolo Sorrentino et son coscénariste Umberto Contarello : "Tout est observation, tout est arbitraire".

Ceci n’est donc pas un film sur Silvio Berlusconi mais sur Silvio, ex-crooner, milliardaire et homme politique septuagénaire, dont les sociétés "engrangent deux millions d’euros en vingt secondes", qui aime les jeunes femmes à peine majeures, qui est "persécuté" par les juges et qui, surtout, veut retrouver le pouvoir à tout prix, y compris celui de juteux pots-de-vin.

Pendant la première partie, Silvio est d’ailleurs invisible. Il est simplement fait référence à "Lui". Notamment par Sergio (Riccardo Scamarcio), "entrepreneur" ambitieux, qui gère un réseau d’escort girls qu’il entend utiliser pour atteindre le sommet. Avec l’aide de Kira (Kasia Smutniak), il organise ses parties fines jusqu’à "Lui".

Si ce dernier est invisible, c’est qu’il est en exil dans sa propriété sarde. Si l’on cherche à rattacher le film à la réalité, il se situerait en 2006, après le second mandat du Cavaliere. Ce qui fait, virtuellement, de Loro une suite au Caïman de Nanni Moretti.

La première heure accumule l’exposition de corps féminins dénudés, offerts à la concupiscence masculine, sous pluie de coke et de MDMA. Sorrentino ne fait pas dans la dentelle. Plutôt dans le string, s’il reste un fil. Son maniérisme outré peut virer au clip bunga bunga façon David LaChapelle, bombardé d’eurobeat gavante. Excès assumé qui reflète la Berlusconie décomplexée.

Lorsque Silvio apparaît - pour une nouvelle performance éblouissante de Toni Servillo, parfait jusqu’au bout de l’implant - le film et la mise en scène changent de tonalité.

Si la faconde outrancière de l’intéressé électrise plusieurs scènes, le récit devient intime, portrait d’un homme prisonnier d’une spirale décadente d’ambition et de soif de pouvoir qu’il alimente lui-même. Il Presidente, comme l’appelle chacun, tient de l’empereur en fin de règne, avec jeux du cirque, bacchanales et volcan de pacotille en guise de métaphore phallique.

Face à l’aréopage de courtisan.e.s et de séides, la seule antagoniste de Silvio est Veronica (Elena Sofia Ricci), épouse négligée et lassée de son priape botoxé.

L’étude de caractère en arrive à dépasser celui du seul Silvio. Primus inter pares, prototype des néopopulistes qui ont réenvahi la planète, le passif du modèle évoque un autre mâle milliardaire, "harcelé" par un procureur, qui se vante de son art du deal et du pussy grabbing.

Rattrapé par instants par la nostalgie, ce Silvio-ci évoque aussi le Jep de La grande bellezza (2013) ou l’Andreotti d’Il Divo (2008) - effet renforcé par la présence de Servillo derrière les trois rôles. Et comme le Mick et le Fred de Youth (2015), Silvio redoute plus que tout l’effacement dans l’inactivité, tel un "enfant qui a peur de la mort".

Loin d’être à charge, le portrait "arbitraire" qu’en fait Sorrentino n’est pas exempt d’empathie. Même qualifié de "triste et pathétique" par la jeune Stella ou remis à sa place de pseudo-self made man qui doit tout à l’argent paternel (autre similitude avec un président en exercice), le vrai Silvio doit se sentir flatté par cette attention cinématographique. Dans son règlement de comptes avec Veronica, son fac-similé de cinéma vise juste : si procès d’intention il y a dans le chef des auteurs, il semble tout autant tourné, à travers l’épouse, vers les thuriféraires et courtisan.e.s de Silvio, ces "Autres" du titre, "qui comptent" - profiteurs et prévaricateurs.

Sont-ils ceux dont Silvio est redevable, lui qui fut, comme Sergio, un clientéliste ? Ou ceux qui, dépendant de son pouvoir, l’incitent à le préserver pour mieux se dissimuler derrière l’écran de fumée de ses frasques ? Ou bien, encore, s’agit-il simplement les électeurs, dont le vieux saltimbanque cherche encore les applaudissements, dans cette schizophrénie typique des populistes qui dédaignent ceux qui les portent au pouvoir mais se grisent de leur plébiscite ?

Le film s’ouvre d’ailleurs sur un plan à peine métaphorique d’un mouton terrassé devant un jeu télévisé animé par un vieillard et une bimbo en maillot de bain. Et se termine sur une singulière dernière (s)cène, où un gisant est extirpé des décombres de L’Aquila. Ce Christ sans Pietà semble symboliser une Italie ruinée, mais peut-être, aussi, la démocratie tout entière, dont les citoyens n’ont plus que leurs yeux pour pleurer à la fin de la comédie.


© IPM
Réalisation : Paolo Sorrentino. Scénario : Paolo Sorrentino et Umberto Contarello. Photographie : Luca Bigazzi. Avec Toni Servillo, Elena Sofia Ricci, Riccardo Scamarcio, Kasia Smutniak,… 2h30.