Mafrouza, l’Egypte immergée

CinémaVidéo

Karin Tshidimba

Publié le - Mis à jour le

Mafrouza, l’Egypte immergée
© LES FILMS DE LA VILLA

Mafrouza", c’est un pari insensé et une expérience hors normes, celle qu’une réalisatrice inconnue a menée durant deux ans dans ce quartier du Caire dont elle était tombée amoureuse. Multipliant les voyages et les heures de rushes, Emmanuelle Demoris filme tout le petit monde de Mafrouza : vendeurs, chiffonniers, ferrailleurs, poètes, boulangers. On les voit chanter, danser, jouer aux dominos, réparer leurs maisons, construire un four, bref, se battre au quotidien dans un univers précaire et fragilisé, mais où l’humour, la vigueur et la joie de vivre s’imposent, indomptés et presque inébranlables.

Au départ, c’est sûr, on sent la méfiance de certains et d’autres presque hostiles. Les "étrangers", lorsqu’ils viennent dans le bidonville, c’est davantage pour se pencher sur les sépultures gréco-romaines millénaires au milieu desquelles tout ce petit monde d’ouvriers et de chiffonniers a monté murs et tôles pour se loger.

On comprend et on aime d’ailleurs la façon dont les habitants tentent de se défendre, avant de peu à peu donner leur assentiment au projet. Cette réalisatrice française, ils la croyaient venue pour "faire du scandale en Egypte" et tenter de "se moquer de nous, une fois de retour en France", mais ils l’ont découverte attachée et proche d’eux, simplement complice. L’hostilité latente s’est peu à peu muée en amitié et en reconnaissance.

Le résultat de cette cohabitation et de cette rencontre partagée, ce sont cinq films, véritable ode à Mafrouza et à la vitalité de ses habitants. Plus qu’un documentaire, c’est un feuilleton riche et truculent où chacun devient, tour à tour, personnage du roman commun et passeur d’une réalité chaleureuse et digne dont on ignorait tout.

"C’est un pic, c’est une Péninsule", aurait pu dire Cyrano face à ce que d’autres qualifieront de "truc de dingues". Pour n’exclure personne, on choisira le terme de "somme", car Mafrouza, avec ses 12 heures de film, ne l’a pas volé, même si c’est davantage vers les contes des Mille et Une Nuits qu’il lorgne. Les chiffres ne disent, en effet, rien de cet apprivoisement mutuel, ni de la richesse de cette expérience cinématographique. Rien de ces profils incroyablement attachants qui se dessinent au fil des jours et des voyages; d’une réalité qui, par moments, défie les sens, mais attire irrémédiablement, comme une expérience dont on ne parviendrait plus à se détacher.

"Mafrouza" est un film pour gourmets gourmands qui requière un peu de curiosité au début, mais qui, très vite, vous happe tout entier. Car ici tout est singulier, drôle, inattendu.

Il y a la marchande de pain qui reconstruit son four à partir des bois, des pierres, de la terre et des tôles extraits de la décharge attenante, hésitant sans cesse entre jurons et suppliques adressées à Dieu. Il y a le vieil Abu Hosny, indéfectiblement attaché à sa maison qui prend "l’eau pharaonique" de toutes parts. "Je ne l’ai pas abandonnée, j’ai continué à venir la voir souvent pour voir si l’eau se retirait. Aujourd’hui, je la renforce, bientôt, je reviendrai dormir ici." Il y a Adel, poète au grand cœur, éternel amoureux qui peine à vivre son quotidien avec Ghada. Et Hassan qui vogue d’un mariage à l’autre, chanteur inspiré et omniprésent.

Prolongeant le plaisir de "Filmer à tout prix", festival bruxellois de films documentaires, c’est l’Espace Magh qui a jeté son dévolu sur "Mafrouza", proposant de vivre cette intense immersion égyptienne au fil de cinq rendez-vous, les mardis soirs, du 22 novembre au 20 décembre. Une proposition aussi innovante, ça ne se refuse pas*.

Le quartier de Mafrouza a été détruit en 2007 lors des travaux d’extension du port industriel d’Alexandrie, nous apprend la réalisatrice décidément très discrète. "Ses habitants ont été relogés dans une cité HLM située à une quinzaine de kilomètres du centre-ville. La partie de cette cité, où ils ont été regroupés, a pris aujourd’hui le nom de Mafrouza." On ne peut s’empêcher de noter de Mafrouza à la fameuse place Tahrir, l’incroyable continuité des chants de victoire et de défi

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