"Un scénario bien trop long pour rester dans les annales" plaisante Mank au moment de remettre ses 200 pages de script au cinéaste Orson Welles. Comme toujours, Herman Mankiewicz a le sens de la formule et s’empresse de dénigrer son travail avant que d’autres ne le fassent. Pourtant, le scénariste a relevé un double défi : écrire un scénario en 60 jours, comme le lui avait imposé le réalisateur montant, et imaginer une histoire labyrinthique aux points de vue multiples, retraçant la vie d’un homme hors cadre, Citizen Kane.

La chute de deux hommes

C’est le même type de défi que relève, 80 ans plus tard, David Fincher en s’attaquant au scénario laissé par son père, Jack, au sujet de la carrière d’Herman Mankiewicz. Le film Mank ne retrace pas toute la vie du scénariste mais ces années qui l’ont vu dégringoler alors qu’en 1930, il était l’une des plumes les plus en vue d’Hollywood.

Au cœur de cette narration se trouve la pièce maîtresse de Mankiewicz : le scénario de Citizen Kane qui lui a valu l’Oscar conjoint du meilleur scénario. Conjoint car l’histoire a retenu qu’Orson Welles a cosigné le script même si Mankiewicz réfute cette version des faits, comme le montre Fincher. Son récit est foisonnant, son casting impressionnant. Le nombre de grands noms convoqués donne même le tournis au début du film produit par Netflix. Mais il s’agit avant tout de humer l’atmosphère d’une époque dorée et pas de tout analyser. Ensuite, le cadre se resserre sur ce huis clos oppressant d’un homme faisant face à ses addictions et à un décompte infernal qui doit le voir livrer le scénario le plus attendu de sa carrière en deux mois.

Mankiewicz disait de Citizen Kane qu’il s’agissait d’un récit "telle une brioche enroulée". L’image a dû plaire à Fincher puisque son long métrage prend la forme d’un mille-feuilles : une histoire complexe du cinéma et de la création bâtie couche après couche. Au récit de l’œuvre en cours de création s’ajoute une autre temporalité : la vie d’un homme se débattant au cœur d’un système profondément cynique qu’il méprise. La beauté de certains plans ne fait pas oublier la part sombre de cette industrie destinée à vendre du rêve : les liens entre Hollywood, le pouvoir et la presse, ou la lutte acharnée des studios contre le communisme. Et même si l’époque est bien différente, les liens avec 2020 - élection au coude-à-coude, utilisation de fausses informations,… - ne manquent pas.

En résulte un film émaillé de flash-backs savoureux sur l’âge d’or d’Hollywood. Où l’on scrute les dessous de la création qui mobilisent tous les rouages de l’industrie. Fincher filme à la fois l’œuvre en cours de création et son exégèse : "la richesse et le pouvoir qui réduisent un homme en miettes". Tandis que son entreprise progresse, la vie de Mankiewicz s’effiloche. Le film se fait miroir de cet esprit brillant mais autodestructeur, Citizen Kane charriant aussi l’histoire d’une fin de règne. Film-hommage, Mank adopte certains tropismes du film dont il retrace la genèse : le noir et blanc expressionniste ou les plans kaléidoscopiques qui ont façonné l’aura de Citizen Kane.

Hollywood, années 30 : un riche passé à explorer

Au terme de cette balade dans l’Hollywood de 1930, et au-delà même de la question de la paternité du scénario, trop d’ombres planent sur le parcours de Mankiewicz pour que l’on puisse percer le mystère de sa désillusion persistante, soignée à grands coups de paris idiots et de cuites phénoménales.

Les reconstitutions soignées, la lumière et les cadres stylisés, les décors parfois époustouflants ajoutent au bonheur des cinéphiles. Gary Oldman est tour à tour sincère, roublard, fanfaron, magistral, sarcastique et touchant. Face à lui, Amanda Seyfried est confondante de réalisme dans le rôle de Marion Davies, starlette faussement idiote qui fut la compagne de Randolph Hearst pendant plus de 30 ans et la complice de Mank presque aussi longtemps. Le film donne l’envie de se replonger dans cette époque foisonnante et de revoir sans tarder le chef-d’œuvre qui en est né.

Mank Biopic fracturé De David Fincher Scénario Jack Fincher Avec Gary Oldman, Amanda Seyfried Durée 2h20. Dès ce vendredi 4/12 sur Netflix.

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