Le Traître va-t-il enfin rendre Marco Bellocchio populaire ?

Son dernier film a toutes les qualités pour séduire tous les publics ? C’est un long métrage sur la mafia, observée d’un point de vue intime. C’est un biopic sur le plus célèbre des repentis Tommaso Buscetta, indissociable du juge Falcone. C’est la reconstitution d’une page d’histoire, le maxi-procès de Palerme. C’est une interprétation exceptionnelle de l’acteur italien Pierfrancesco Favino.

À 80 ans, Marco Bellocchio réussit, non seulement, un nouveau film majeur, mais aussi singulier dans sa filmographie. On dit que les grands auteurs font toujours le même film, il n’en est rien pour Marco Bellocchio, tant sur le fond que sur la forme.


L’ombre de Bertolucci

En 1965, son premier, Les Poings dans les poches fut un électrochoc. En jeune ado pervers à l’humour très noir, l’énigmatique Lou Castel y décimait les siens, mais chacun voyait que Bellocchio s’attaquait à la Famille et à l’Église. Cinéaste de la rupture, Bellocchio va ainsi passer en revue frontalement toutes les institutions italiennes, de la presse (Viol en première page) à l’armée (La marche triomphale).

Dans les années 80- 90, son œuvre va prendre un tour plus intellectuel et ses films devenir plus esthétisants, plus psychanalytiques comme Le Prince de Homburg. Mais ce cinéaste, alors très "prise de tête", surprenait avec Nourrice d’après Pirandello d’une déconcertante modestie.

En 2009, la femme et le fils cachés de Mussolini inspirent à Marco Bellocchio Vincere, un mélodrame sublimé par une mise en scène exceptionnelle, nourrie d’opéra et de cinéma muet. C’est sans doute le chef-d’œuvre du cinéaste de Bobbio qui y embrasse ses thèmes favoris - la famille, l’enfermement psychiatrique, la violence politique, la religion - tout en reliant son récit à aujourd’hui, à Berlusconi.

Comment, avec son exceptionnelle filmographie, Bellocchio reste-t-il toujours un cinéaste connu seulement des cinéphiles ? Parce que son contemporain, Bernardo Bertolucci va prendre la tête du cinéma contestataire italien et lui faire de l’ombre jusqu’à sa disparition. Pourtant Bellocchio a, lui aussi, suscité des scandales retentissants dont une fellation dans sa version du Diable au corps en 1986.

Parce que le destin s’acharne aussi contre lui. Il traditore, autre chef-d’œuvre, aurait dû être le film de la consécration d’une carrière à Cannes. Il ne figure même pas au palmarès.

Trahison, guérison, rédemption ?

Lors de sa conférence de presse cannoise dans la foulée de la projection de son film, il s’est expliqué sur le titre : Le Traître. Qui est le traître ? "Du point de vue de Cosa Nostra, Buscetta est un traître. Mais, lui, ne se considère, ni comme un traître, ni comme un repenti, mais comme un homme d’honneur. En fait, c’est un conservateur, un nostalgique de la mafia qui l’a vu grandir. Il ne fait pas partie de la catégorie des traîtres révolutionnaires, comme Che Guevara ou Lénine, qui trahissent leur passé pour changer le monde".

Dans sa note d’intention, Bellocchio précise : "Au fur et à mesure de ses confessions, Buscetta fait de Toto Riina, le traître ultime de l’histoire. La trahison est un thème récurrent et inlassablement exploré au cinéma, justement parce qu’il propose une réflexion sur le changement. Un homme, au cours de sa vie, peut-il réellement et profondément changer ou n’est-ce que simulacre ? Le changement est-il un moyen de guérir, de se repentir ? Buscetta, qui refusa toute sa vie l’appellation de "repenti", s’est-il inscrit dans cette démarche de guérison, de rédemption afin de devenir un homme nouveau ? Ou a-t-il créé sa propre justice ?"

De passage au festival Lumière à Lyon en octobre dernier, Marco Bellocchio s’est défini au cours d’une master class comme "un anarchiste non violent, un révolutionnaire modéré. Je me suis parfois trompé, mais j’ai toujours réalisé ce qui me passait par la tête, sans jamais faire attention à la cohérence de mon travail. A mes débuts, on était tous convaincus que le cinéma pouvait changer les choses. Mais je me rends compte que c’était un peu naïf de penser qu’il pouvait être une arme. Il y a eu toutefois une période, dans le cinéma italien, où tous les films se positionnaient en opposition au pouvoir en place, à la démocratie chrétienne. Puis, à partir du moment où la gauche est arrivée au pouvoir, chacun s’est tourné vers un chemin très personnel, moins politique."

Marco Bellocchio est un maître du cinéma à découvrir absolument. Si ce n’est déjà fait, Il traditore constitue la parfaite occasion.