Première femme présidente de la Commission de sélection des films et première présidente de l’Union des producteurs francophones de films, Marion Hänsel, décédée ce lundi à l'âge de 71 ans, nous expliquait en 2008 comment elle avait aidé à professionnaliser le cinéma belge.

Marion Hänsel a joué un rôle déterminant dans la structuration du cinéma belge. Elle fut la première femme présidente de la Commission de sélection des films de ce qui était alors la Communauté française de Belgique (fonction qu’elle a occupé en 1988-1989, puis en 1996-1997 et, enfin, en 2002-2003), et la première présidente de l’Union des producteurs francophones de films. En 2008, elle nous parlait de ces moments charnières. Et du rôle des pouvoirs publics dans la Culture et le cinéma. Sa dernière réponse résonne étrangement dans le contexte présent.

La première fois que vous avez été présidente de la Commission de sélection des films, c'était en 1988.

La première fois, c'était sous le ministre Philippe Monfils (libéral), qui avait le cinéma et la culture dans ses attributions. Avant, c'était toujours des gens beaucoup plus âgés qui étaient nommés président. Mais j'avais reçu ce fameux Prix de femme de l'année en 1987, entre Dust et Noces barbares. Comme j'avais été très exposée dans les médias, Monfils s'est dit que ce serait bien de rajeunir la Commission et d'y mettre à la tête un visage plus public et qui représente la profession. Cela m'a surpris. J'avais 33 ans à l'époque. Henry Ingberg (secrétaire général de la Communauté française de 1996 à 2007) m'appelle et me dit « Monfils voudrait te proposer ce job. » J'ai discuté avec eux et j'ai dis « Je serais éventuellement d'accord, mais je veux une sorte de réforme de la Commission. Je souhaiterais pouvoir y mettre une série de nouvelle personnes. A l'époque il y avait des gens qui étaient là depuis très très longtemps. Et je voulais changer tout ça. Et je voulais proposer d'autres manières d'attribuer les aides. On m'a dit oui à tout. Mais quand il a fallu passer à la pratique, c'était très, très difficile. Parce que chaque fois que je proposais quelque chose, j'obtenais une fin de non-recevoir. Je ne suis donc pas resté très, très longtemps; D'autant que par ailleurs, je voulais poursuivre mon métier et pouvoir rentrer mes propres projets. J'ai donc dit à Henry que je quittais la présidence. Et il s'est écoulé une dizaine d'années avant que Henry me propose la président pour la deuxième fois. C'était en 1996.

Cette deuxième présidence coïncide avec une période de crise. Quelqu'un m'a dit, je cite « En 96, à la Commission, ça a pété ». Qu'est-ce qui « a pété » ?

Oui, ils avaient dépensé la totalité du budget en milieu d'année. L'enveloppe était tellement serré que Henry Roannes et les membres, à un moment, ce sont dit, au fait : on s'en fout. A l'administration et au cabinet de chercher les solutions. Nous sommes une commission consultative et culturelle, point. Ils ont fait ça et évidemment, ça a pété. Parce que comme il y avait trop de promesses, et que l'enveloppe ne permettait pas de les honorer, les producteurs se sont retrouvés le bec dans l'eau. Le cabinet a dit : on n'assumera pas les aides promises puisqu'on n'a pas d'argent. La profession l'a très mal vécu. Cela a fait une grosse crise. Il y a eu des manifestations au festival de Et c'est à ce moment que Laurette Onkelinx (PS) a hérité du bébé. Laurette est arrivée toute fraîche dans le secteur, en pleine crise. C'est à ce moment que Henry Ingberg s'est dit, il faut qu'on change radicalement les choses. Et j’ai dit, je veux bien revenir, mais alors cette fois-ci êtes-vous d'accord que je propose une toute nouvelle manière de fonctionner. Et j'ai eu une très très grande écoute du cabinet. Henry m'a fait une totale confiance et Laurette a été très très à l'écoute. Je m'étais dit qu'il fallait qu'on trouve un système pour augmenter l'enveloppe budgétaire. Il y avait aussi beaucoup de mécontentement de la part des jeunes cinéastes qui sortaient des écoles et qui avaient l'impression que ceux qui obtenaient l'argent pour les longs métrages c'étaient toujours les “confirmés”. Donc, il y avait un forte pression de l'Atelier Jeunes Cinéastes qui, je me rappelle, quand ils ont appris que j'allais être nommé, m'ont littéralement convoquée à leur assemblée générale pour que j'explique mon plan de restructuration. Et je me suis dit que la seule manière pour que ça roule, qu'il n'y ait pas de mécontentement des jeunes réalisateurs et d'augmenter l'enveloppe, c'était de proposer d'augmenter le budget mais de créer deux collèges. 50% du budget total irait au 1er collège pour les jeunes créateurs et les nouveaux créateurs. Cette idée a beaucoup plu à Laurette qui accordait une grande attention à l'émergence des nouveaux talents. Et, évidemment, l'Atelier Jeunes Cinéastes a été ravi de cette proposition. J'ai aussi exigé qu'il n'y ai pratiquement plus que des professionnels au sein de la Commission – producteurs, réalisateurs, comédiens,... - et qu'il y ait aussi une attention beaucoup plus forte dans les dossiers à la partie production, pas seulement à l'aspect créatif. Parce qu'on a connu à l’époque pas mal de faillites ou de films qui n'arrivaient pas à se terminer parce que les budgets avaient été mal ficelé au départ. Je voulais qu'on professionnalise les budgets, avec contrats, preuves, etc. J'ai essayé de, oui, de professionnaliser la commission. Et je pense que ça a très bien fonctionné pendant un bon bout de temps et que tout le monde a été heureux et que ça a fait émerger pas mal de jeunes cinéastes qui sont maintenant des grands cinéastes. Ce fut une période heureuse pour la Commission – mais soutenue par Onkelinx qui a très bien compris les enjeux.

Quand vous avez travaillé sur la réforme de la Commission, aviez-vous une idée précise en tête ?

Je me suis fort inspirée du fonctionnement du CNC français, qui fonctionnait bien. L'histoire des deux collèges, par exemple, existait là depuis des années, idem le système président-vice-président. Ce n'était pas novateur. Henry disait toujours que je n'étais pas démocrate. Parce que je lui disais que si on consultait tout le monde, on n'arriverait à rien. Les producteurs voudront ci, les réalisateurs ça, les organisations professionnels encore autre chose. J'ai donc dit à Henry : on ne consulte pas et vlan!, on la propose comme ça. Maintenant, ce serait plus difficile. Depuis, on a le comité de concertation où presque chaque innovation ou nouvelle mesure doit être discutée, argumentée, au sein du comité où sont représentées toutes les associations ainsi que l'administration et le cabinet. C'est beaucoup plus lourd.

Comment est née l'Union des Producteurs Francophones de Films (UPFF), dont vous avez été la première présidente ?

C'est Benoît Lamy qui l'a crée. On avait jusque là un union professionnelle fédérale. Je ne me souviens plus du nom – Union des producteurs, je crois. Je ne sais plus à quel moment et à quelle crise, l'union a éclatée. Je crois qu'on est resté une année sans union côté francophone. Et un beau jour Benoît s'est dit : ce n'est pas possible, il faut recréer quelque chose. On va refaire un club. Et même histoire que pour la Commission : on va demander à Marion d'être présidente – alors que je n'étais même pas membre de l'ancienne. Je ne sais plus si on faisait des choses très efficaces ou pas, mais enfin bon, donc je crois que j'ai été présidente pendant un an. On a commencé à élargir. On était 15 ou 20 – ce qui nous a permis d'être plus représentatifs.

L'autre dossier qui a traîné durant les années 1990, c'est le tax shelter.

(Elle rit : ) Le tax shelter a été une blague. La première fois qu'on a été voir un ministre – du budget ou des finances, je ne sais plus, c'était Guy Verhofstadt – ça date pratiquement de fin des années 80. On avait cette idée du mécanisme qui n'a jamais abouti. On a remis ça quelques années après, où on a fait faire toute une étude et tout un travail, qui était assez phénoménal. On a réussi à exciter sur cette idée un type de chez Petercam. On avait fait tout un lobbying incroyable. On a eu une réunion où on avait cinq ministres – dont Philippe Maystadt qui a manqué à un doigt de le faire passer et pouf ! Le gouvernement est tombé et tout le bazar est tombé à l'eau. C'était un an de travail. On a enterré le projet pendant quelques années. Et puis c'est la nouvelle génération qui a repris le flambeau. Cette fois-là je ne m'en suis plus mêlé. Cela devenait trop technique et puis je n'étais plus assez jeune pour faire la “courtisane” comme je disais (elle rit) : j'étais celle qui était censée faire venir les ministres, après les autres expliquaient le système. C'est vraiment Patrick Quinet (alors président de l’UPFF) et son homologue flamand Peter Bouckart qui ont réimaginé le système avec le cabinet Reynders (alors ministre des Finances) qui a tout mis sur pied pour que ça voit enfin le jour. Je savais que les choses avançaient mais on leur disait “faites-ça dans votre coin et n'en parlez surtout pas avant que ce ne soit prêt et ficelé. Sinon, on n'avancera jamais.”

La figure qui a fait la continuité entre les ministres et les différentes présidences de la Commission...

... c'est évidemment Henry Ingberg. Mais Henry se mêlait extrêmement peu de la Commission. Tout le temps où j'ai siégé, je crois qu'il n'est venu qu’une fois. Sinon, il faisait une totale confiance. Ce n'était vraiment que lorsque j'avais un problème que j'allais le voir. Il était très fier de cette Commission. Mais il lisait tous les PV avant qu'ils n'arrivent chez la ministre pour signature. Il était très attentif à ce qu'il n'y ait rien de blessant dans le PV. Moi, je lui disait qu'il fallait être clair. Mais il tenait à être mesuré. Il avait un regard – pas un contrôle – mais un regard sur notre travail. Il s'assurait que les enveloppes soient bien gérées, qu'on respecte bien le cadre. Par contre il laissait un président le soin de gérer l'enveloppe : si une enveloppe n'était pas dépensée, on pouvait la basculer vers un autre créneaux ou un autre collège. En tant que président d'une commission tu ne fais que passer. Mais ce que je pouvais sentir, c'est qu'il y avait une très grande cohérence dans l'administration et que la compétence spécifique de chaque personne était respectée par toutes les autres personnes pour sa compétence.

Est-il important que des services publics financent le cinéma ?

On est encore considéré faire partie des pays riches, nantis. Je pense qu'il est absolument essentiel que les pouvoirs publics soutiennent la culture – et ce sont des subsides remboursables. Nous ne sommes pas un secteur assisté. J'estime que la culture est un droit. Et qu'un état moderne doit être vigilant à protéger sa création, sa culture, dans tous les domaines.