Quelques semaines avant la sortie de “Noir océan”, Marion Hänsel nous recevait chez elle, dans sa maison de Wolluwe-Saint-Pierre, également le siège de sa société Man’s Films. Laquelle a produit récemment “Les chemins de la mémoire” de José Luis Peñafuerte et “Cirkus Columbia” de Danis Tanovic. Pour cette cinéaste tenace, difficile, en effet, d’imaginer tourner un film pour un autre. “Personne ne me l’a jamais proposé… Mais je crois que j’aurais du mal à ne pas me mêler de tout. Quand je monte mes propres affaires, je m’en occupe quasiment 24 h/24. Si j’avais un producteur, j’exigerais ça de lui… Probablement, ça se passerait mal”, avoue-t-elle. Surtout, il n’est pas certain qu’elle aurait pu faire “Noir océan” sans le produire. “Avec “Si le vent soulève les sables”, j’aurais trouvé un producteur. Avec ce scénario-ci, je ne suis pas sûre, même si j’ai trouvé des coproducteurs en France et que j’ai eu les avances sur recettes du CNC. C’est la première fois que je n’ai pas eu Canal +. Même s’ils aiment le scénario et le film, ce n’est plus ce qu’on montre sur Canal. J’ai eu, par contre, Arte France et Allemagne. Sans cela, le film ne pouvait pas se faire.”

Quand on réalise un film tel que “Noir océan”, pense-t-on à la réaction du public ?

Quand on s’attaque à des sujets comme ceux-là, c’est évident qu’on prend des risques. Il ne faut pas trop réfléchir au public, sinon, on ne fait pas des choses aussi fragiles. Je suis tout à fait consciente que le film est très délicat, qu’il est sur un fil : combien de temps peut-on tenir l’attente ? Jusqu’où on peut emmener les spectateurs avec soi ? Mais personnellement, ce sont souvent ces films, qui jouent sur le non-dit, sur des choses intemporelles, des petits détails, des petites observations, que j’aime. Il doit bien y avoir encore un public qui a le temps de se laisser porter par un rythme particulier. De toute façon, je serais totalement incapable de faire un film en me disant : avec ça, on va faire le plein. On ne le sait jamais. Même si on peut se dire que si je faisais demain une comédie avec Poelvoorde, je risquerais de toucher un peu plus de spectateurs ! Mais je pense que je raterais complètement le film.

Bien que situé en pleine mer, “Noir océan” est aussi un huis clos…

Ça fait assez fort partie de mon travail. Dans “Dust”, il y avait, par exemple, cette ferme complètement isolée et cette femme enfermée, alors qu’il n’y a pas de barrières. C’était très claustrophobe aussi, tout comme “Between the Devil and the Deep Blue Sea”. C’est le genre de travail que j’aime bien faire.

Pour évoquer le malaise de ces marins, vous filmer leur visage, la banalité de leur quotidien…

Dans les bateaux, il n’y a pas beaucoup de recul; les gens sont proches les uns des autres. Il me semblait logique que la caméra soit un peu intrusive. Tout comme de filmer les détails (fumer une cigarette, jouer avec un crayon, passer le temps avec un biscuit), de filmer l’attente sur les visages en essayant de rendre au plus juste le temps qui passe, sans grand-chose qui se passe. Sauf de temps en temps, quand il y a un trop-plein d’ennuis qui explose et que le rythme s’accélère.

En tournant “Noir océan”, étiez-vous plus intéressée par les essais nucléaires français ou par la description des relations entre ces trois jeunes marins ?

C’était plus la vie des gamins qui m’intéressait, le passage de la fin de l’adolescence à l’âge adulte, le fait qu’ils soient obligés de vivre ensemble dans une hiérarchie à laquelle ils ne sont pas habitués. Il se fait que les nouvelles de Mingarelli étaient situées à cette époque des essais nucléaires français, et que cela m’intéressait aussi de parler de cela. Mais si ça avait été un petit bataillon de soldats attendant de passer à l’attaque au fond du Vietnam, ça m’aurait probablement tout autant intéressée. Il s’agit de jeunes gens confrontés à quelque chose de dangereux et qu’ils ne connaissent pas.

Ces jeunes se sont engagés par goût de l’aventure, de l’exotisme, que vous semblez partager, au vu de votre filmographie…

Je pense qu’il n’y a rien de moi dans cette histoire, sauf mon désir de faire un film en mer. Après le désert, je voulais me confronter à cet élément marin. En trouvant ces deux nouvelles, je me suis rendu compte que j’avais très envie de parler aussi de la fin de l’adolescence, de travailler avec des jeunes comédiens. De parler de cet âge-là, très fragile. Peut-être parce que j’ai un garçon qui est maintenant sorti de l’adolescence. C’est à la fois magnifique et très effrayant. On ne sait pas ce qu’on va devenir; on est obligé de couper le cordon, mais en même temps, on a peur de partir…

Faire un nouveau film, est-ce aussi pour vous une nouvelle aventure à chaque fois ?

Le boulot n’est jamais le même. Si l’on tourne dans le désert à Djibouti ou en pleine mer sur un bateau, on n’est pas confronté aux mêmes difficultés. Mais en même temps, comme j’ai presque toujours autour de moi la même équipe, avec qui je travaille depuis de longues années, c’est rassurant; j’ai l’impression de recréer la famille. Mais c’est vrai que j’aurais du mal à me dire que, tous les trois ans, je vais poser ma caméra à Bruxelles. Je ne crois pas que ça m’exciterait. Ça m’excite de me demander si je vais réussir, oui ou non, à faire un film au bout du monde, si je vais réussir à travailler avec ces marins russes qui ne parlent pas français. Chaque fois, en effet, j’ai un peu l’impression de repartir à zéro.

© La Libre Belgique 2010