L'Autrichien très francophile Michael Haneke, Palme d'or dimanche à Cannes pour "Amour", trois ans après le sacre du "Ruban blanc", scrute les âmes et les êtres sans concession ni pitié.

"On n'a pas de pitié pour les personnages qu'on montre, on est là pour les créer de la manière la plus efficace possible, on doit regarder avec un regard froid pour ne pas se tromper", expliquait-il après la projection de son film.

Abonné au panthéon cannois, le cinéaste qui en est à 70 ans à sa dixième sélection sur la Croisette, rejoint le club fermé des (six) réalisateurs distingués par une double Palme d'or.

Il avait déjà reçu en 2005 le Prix de la mise en scène pour "Caché" - également César du meilleur réalisateur 2006.

En 2001, il avait dominé le palmarès avec "La pianiste", adapté d'un roman d'Elfriede Jelinek, son film "le plus commercial" de son point de vue, qui avait raflé le Grand Prix et les deux prix d'interprétation (Benoît Magimel et Isabelle Huppert).

Après lui, il avait fallu amender le règlement du Festival pour éviter pareille compilation de récompenses.

Fille déjà dans "La pianiste", où le cinéaste disséquait les ressorts pervers d'une relation mère-fille, Isabelle Huppert le retrouve dans "Amour", fille encore du vieux couple en partance que forment Jean-Louis Trintignant et Emmanuelle Riva.

"J'aime me voir dans les films de Michael, j'avoue, c'est très gratifiant. Il est très exigeant, mais on est largement récompensé par ce qu'il demande", a dit l'actrice à Cannes.

A la manière d'un entomologiste, Haneke, cheveu et barbe blancs, toujours vêtu de noir - "c'est beau" - dissèque le fonctionnement intime de la société et de l'individu, faisant apparaître les mécanismes internes de comportements en apparence étranges.

Né le 23 mars 1942 à Munich en pleine Seconde Guerre mondiale, ce fils d'une actrice allemande catholique et d'un metteur en scène protestant a grandi en Autriche, berceau géographique du nazisme, et appartient à une génération marquée par la question du mal.

Diplômé de philosophie et de psychologie, admirateur d'Abbas Kiarostami et de Bruno Dumont, sans concession eux non plus, Haneke fut d'abord critique de cinéma et metteur en scène au théâtre avant de passer, relativement tard, derrière la caméra notamment pour la télévision autrichienne.

En 1989, il s'est affirmé comme l'un des réalisateurs les plus singuliers et les plus forts du continent européen lors de la Quinzaine des réalisateurs, avec "Septième continent".

Puis il a brigué la Palme d'or en 1997 avec "Funny Games", l'histoire d'une famille séquestrée par des adolescents sadiques, qui avait créé un vrai malaise, et de nouveau en 2000 avec "Code inconnu", film-puzzle sur l'immigration, l'exil et l'incommunicabilité.

Tourné en noir et blanc, "Le ruban blanc" disséquait les méfaits de l'éducation répressive en vogue en Europe au début du XXe siècle, grattant les origines du mal.

"Je dois me défendre de l'idée que je suis le cinéaste de la violence", a déclaré le réalisateur à Cannes. "J'essaie avec la violence la même chose qu'avec l'amour ou les autres sentiments: de la rendre de la manière la plus efficace".

Colletant dans "Amour" ses personnages à la maladie et à leur fin dernière imminente, il constate simplement: "à un certain âge on est plus ou moins obligatoirement confronté à la souffrance des gens qu'on aime, c'est naturel".

"Moi aussi j'ai dans ma famille des éléments pas très gais, qui me posaient la question de comment gérer la souffrance de ceux qu'on aime et ce fut l'origine du projet", a-t-il expliqué.

Le réalisateur partage sa vie entre Vienne et Paris et "Amour" a d'ailleurs été tourné directement en français avec ses acteurs.