Pourquoi rejouer au grand écran la partition des grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale ? Pour interroger la valeur de la vie d’un soldat au milieu de l’hécatombe décisive du D-Day, comme dans Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg ? Pour mixer vulgairement la romance de Titanic à un remake numérique de Tora! Tora! Tora! comme dans le risible Pearl Harbor de Michael Bay ? Roland Emmerich, lui, tente de refaire le coup d’Independance Day (sorti mondialement un 4 juillet) pour le Veteran Day (les Etats-Unis célèbrent leurs vétérans le 8 novembre), avec des Japonais à la place des aliens. L’Histoire, Emmerich s’en fout. Le regard critique aussi. L’émotion, connait pas.

Un carton nous annonce peut-être que tout dans le film est « fiable ». Addendum : sauf ce qui est omis ou qui répète les mêmes clichés contestés (les historiens contestent la citation de l’amiral Yamamoto « Nous avons réveillé un géant endormi» ?).

En près de deux heures trente de film, Roland Emmerich peine à mieux détailler la bataille et sa stratégie complexe que le premier Midway hollywoodien de 1976. S’il évite les ajouts fictionnels - comme dans ce dernier ou le Pearl Harbor de Michael Bay - il n’est guère plus précis ou complet. Le seul gain de réalisme est que les protagonistes nippons parlent japonais entre eux...

Si on nous épargne la guimauve, ça ne rend pas les personnages féminins plus consistants : bonnes épouses qui mettent les enfants à l’abri lors des bombardements, pleurent les morts ou préparent un sandwich à l'officier zélé.

La longue introduction, qui débute avec l’attaque sur Pearl Harbor, se veut plus complète sur les tenants et les aboutissements de l’entrée en guerre du Japon contre les Etats-Unis. Mais le résultat est bancal, mal articulé.

Emmerich prend le temps d’inclure le raid sur Tokyo - qui incita l’état-major nippon à en finir avec l'US Navy mais se contente après d’un étrange (parce que fugace) plan sur les navires en feu à la fin de la bataille de la mer de Corail, grande oubliée du cinéma, alors que le match nul de celle-ci (un porte-avion coulé partout) a laissé chaque camp dans l’urgence de remporter une victoire tactique et stratégique décisive, entraînant l'affrontement aéronaval suivant. La version de 1976 rendait plus intelligibles cet enjeu et le déroulé de la bataille de Midway, notamment la valse hésitation fatidique de l’amiral Nagumo.

Si les technologies modernes offrent à Emmerich la possibilité d’être plus rigoureux dans la recréation des navires ou des avions, le résultat est accessoire et le spectacle anecdotique. Le sacrifice des premières escadrilles américaines est une séquence confuse de jeu vidéo. Cinématographiquement, Emmerich est paresseux, répétant des motifs connus ou dupliquant des plans déjà vus (la chute des bombes en vue subjective...). La dimension humaine est si négligée qu'on se fout du destin des pilotes.

Surtout cette relecture pâtit d’une gloriole juvénile d’un autre âge (prototype : le jeu "Pepsodent" d'Ed Skrein) quand "le pire échec du renseignement militaire de l'histoire américaine" et les conséquences de l'isolationnisme pourraient avoir valeur de leçon pour les dirigeants actuels des Etats-Unis. Tout procède ici comme si, dès l’attaque japonaise sur Pearl Harbor, chaque jeune Américain avait déjà conscience d'appartenir à la « Génération grandiose » qui remportera la guerre. A ce moment-là, pourtant, les Etats-Unis, au bord de l’effondrement militaire, n’en menaient pas large.

Dénué de recul critique ou de sensibilité psychologique, Midway est un spectacle gratuit et vide du sens de l'Histoire.

Midway Film de guerre De Roland Emmerich. Scénario Wes Tooke. Avec Woody Harrelson, Luke Evans, Patrick Wilson, Ed Skrein,... Durée 2h19

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