Cinéma

Décédé mercredi soir à l’âge de 83 ans, le réalisateur américain Mike Nichols déclarait en 2005 à notre collègue Fernand Denis (http://bit.ly/LLBNichols) : "J’essaie d’être fidèle au temps." C’était à l’occasion de la sortie de "Closer", qui le voyait revenir à son thème de prédilection, la guerre des sexes. Quatre décennies plus tôt, c’est par ce biais que Mikhail Igor Peschkowsky, de son vrai nom, avait réussi son entrée fracassante à Hollywood, en 1966 en adaptant "Qui a peur de Virginia Woolf ?"

Né en Allemagne en 1931, émigré aux Etats-Unis sept ans plus tard avec ses parents fuyant le nazisme, Mike Nichols se découvre une passion pour le théâtre à seize ans. Il dirige sa première pièce à 32 ans et quatre ans plus tard, en 1966, l’hebdomadaire "Time" voit en lui "le metteur en scène de théâtre le plus demandé des Etats-Unis"… qui, tel un nouvel Orson Welles, s’en va à Hollywood adapter la pièce d’Edward Albee "Qui a peur de Virginia Woolf ?" alors qu’il n’a aucune expérience du cinéma.

Briseur de tabous

Mais lui n’a peur de rien, pas même de son couple de géants sulfureux : Elizabeth Taylor et Richard Burton. Dans un noir et blanc sophistiqué, il pulvérise pour cette scène de ménage de deux heures tous les codes de censure : s’il y a une préhistoire au Nouvel Hollywood, elle est signée Mike Nichols. Un an plus tard, "Le Lauréat" (1967) impose un inconnu, Dustin Hoffman, et étrille tous les tabous avec cette histoire adultère entre une mère de famille d’âge mûr et un jeune universitaire. Un an avant le "summer of love", Nichols n’est pas fidèle au temps, il le précède.

"Virginia Woolf" avait reçu treize nominations aux oscars et cinq statuettes - dont celle de la meilleure actrice pour Elizabeth Taylor. Cette fois, "Le Lauréat", c’est lui, sacré meilleur réalisateur. Tout semble sourire au metteur en scène, qui va et vient entre Broadway et Hollywood. Son adaptation de "Catch-22" (1970) est un nouveau succès et celle de "Carnal Knowledge" (1972), avec Jack Nicholson, une nouvelle mise en scène crue de la guerre des sexes.

"The Fortune" (1975) sera son revers. Pour renouer avec le succès, il devra attendre 1988 et "Working Girl", avec Melanie Griffith et Harrison Ford. Le film capture la fin des années Reagan à Wall Street. A nouveau "fidèle au temps", Nichols saisit les ambivalences de la "Working Girl" moderne. Car précurseur, Mike Nichols le fut toute sa carrière, dénichant de nouveaux talents (le producteur-réalisateur à succès J.-J. Abrams a écrit un de ses premiers scénarios pour lui), accompagnant les mues d’acteurs surexposés trop tôt (Matthew Broderick, Natalie Portman, John Travolta), tout en sachant faire sortir les stars de leur confort (Julia Roberts comme Elizabeth Taylor avant elle).

Bill Clinton, le sida et l’Afghanistan

S’il aura encore des bas (l’adaptation de "La cage aux folles" en 1996), le metteur en scène éblouira encore : l’incisif "Primary Colors" (1998), porté avec brio par John Travolta et Emma Thompson, est un portrait à peine déguisé du plus sexuel des présidents américains, Bill Clinton, sorti au moment où l’affaire Lewinsky explose dans les médias. La dernière ligne droite n’eut rien à envier aux débuts, Mike Nichols faisant un détour brillant par HBO avec l’excellente mini-série "Angels in America" (2003), avant de signer au cinéma "Closer" (2005), sa dernière réflexion sur les rapports homme-femme. "Charlie Wilson’s War" (2008) est un brillant pamphlet situé pendant une guerre (celle d’Afghanistan, 1980) pour en parler d’une autre (celle d’Afghanistan, 2008), une leçon de mise en scène que résumait parfaitement Fernand Denis lors de la sortie du film (http://bit.ly/LLBCharlieWilson).

Mike Nichols aura été fidèle au temps, jusqu’au choix prémonitoire de son dernier projet, inachevé : une adaptation du roman "One Last Thing Before I Go" - "Une dernière chose avant mon départ".