Entretien

Eyal Sivan partage son temps entre Israël et l’Europe. Il a pris le temps, entre deux conférences, de s’arrêter à Bruxelles qu’il affectionne particulièrement. "Et puis, les Belges sont tellement sympathiques", confie-t-il en savourant son thé sur une terrasse ensoleillée. Ses yeux clairs pétillent d’intelligence et de sympathie sous ses boucles grisonnantes.

Pourquoi avez-vous choisi l’orange, cette fois, pour raconter ce conflit ?

En 1993-94, j’ai lu un article sur la privatisation de Jaffa. Ça m’a étonné cette idée de privatiser la marque nationale. Et j’ai pensé que ce serait intéressant d’en faire l’histoire d’une iconographie. Et puis, il n’y a pas de côté à l’orange. On peut tourner autour. C’est un multiangle par définition. Au fur et à mesure du travail, c’est devenu un objet métaphorique pouvant raconter tout le conflit, puisque le conflit évolue avec la perception, les mythes visuels.

D’où l’idée de confronter les témoignages à de multiples supports.

Ce qui m’intéressait, c’était de faire l’histoire de la représentation visuelle. Partir de l’image pour faire un film sur l’image, sur l’histoire de rapports de l’image du monde occidental, depuis l’invention de la photo, avec ce qu’on appelle "la terre promise". J’aurais pu continuer avec la poésie, les journaux tout ce qui est un mode de représentations.

Il y a une vraie réflexion sur l’image.

Je voulais montrer que l’image porte des idéologies et des choses cachées. L’image n’existe pas, c’est une construction, un objet de manipulation. Il y a un cadre qui efface une partie et montre une autre. L’image est subjective.

Ici, le symbole est positif et négatif ?

Exactement. Le symbole de l’orange existe dans la conscience des deux parties. Il pourrait être le fondement de quelque chose de commun. Mais l’orange symbolise, pour les Palestiniens, l’identité même du pays. Puis, ça devient l’image de la destruction du pays, puis une arme de guerre, et le symbole du paradis perdu.

Le titre fait référence au film de Kubrick. C’est pour en évoquer la violence ?

Exact. La relation entre la violence dans le film de Kubrick et cette violence coloniale, c’est une idée qui est venue au montage. On décortiquait "la mécanique de l’orange". Et moi d’abord, ça m’a renvoyé à l’article de Walter Benjamin sur la photo à l’ère mécanique (sur la multiplication de l’image), et puis est venue l’idée de Kubrick. Et tout à coup, c’est tombé sous le sens. Le colonialisme, c’est la construction d’une violence, une manipulation. C’est une mécanique de contrôle, d’alignement de territoire, d’effacement de mémoire.

Vous vous sentez responsable d’un devoir de mémoire ?

Non. Je déteste la notion de "devoir de mémoire". Je pense que c’est devenu un slogan. Et la mémoire, c’est aussi l’oubli, l’effacement de la mémoire palestinienne. En tant qu’Israélien juif, je suis responsable des crimes commis à l’égard des Palestiniens. Je ne suis pas libéré de cette responsabilité. Et je ne la fuis pas. J’en fais quelque chose.

L’espoir d’un futur terrain d’entente ?

Plus qu’un terrain d’entente. Moi, je considère mon travail comme une arme dans une lutte qui est latente entre les deux peuples. Il faut accepter le destin commun. Sur cette terre, il y a deux peuples qui n’ont pas d’autres choix que de partager.

Et en Belgique ?

En Belgique, il faut partager aussi. C’est le destin commun. Pour nous, ceux qui croyaient en un Etat démocratique juif et arabe, la Belgique était une référence. Donc, il faut que la Belgique tienne, parce que, sinon, on va perdre notre référence.

Et comment percevez-vous le dernier attentat à Jérusalem ?

C’est un signe de désespoir. La situation est totalement bloquée, et ce qui reste, c’est un jeu mâle, dans un non-but, dans un "rien". Et c’est là que j’espère que le monde, et l’Europe avant tout, se réveillera et dira : "Assez, c’est assez." Mais ça prendra du temps.

Et en tant qu’Israélien ?

Ce qui est décevant, c’est qu’un attentat pareil, c’est l’arme du pauvre. L’attentat, c’est un mode de dialogue des imbéciles. Parce que nous, les Israéliens, sommes les forts, nous refusons de parler avec certains, comme le Hamas.

Que peut-on fair en tant qu’artiste ?

On est faible face à ça en étant cinéaste. Mais il ne faut pas qu’on cède autant de news sur l’information. Moi, je travaille sur le long terme. La culture et l’éducation ne se jugent pas dans l’immédiateté.