Si le dernier festival de Cannes ne s’en était pas chargé, on n’aurait jamais pensé rapprocher Claude Miller et Michael Haneke. L’un assurait le film de clôture avec "Thérèse Desqueyroux" et l’autre a, comme on sait, remporté la Palme d’or. Outre le fait que les deux hommes ont le même âge (ils sont nés en 1942), on peut dire que d’une certaine manière, ils ont eu la même trajectoire.

L’un et l’autre sont des stylistes qui ont cherché à s’exprimer à travers des formes parfois très complexes, pour en arriver, au terme de leurs parcours, à des œuvres d’une grande simplicité. Ça paraît facile les épures, mais c’est tout le contraire car pour obtenir cette élégance, cette pureté du trait, il faut accepter d’alléger, de ne plus avoir tout sous contrôle, d’abandonner une partie du pouvoir aux acteurs.

On peut dire qu’avec Emmanuelle Riva et Jean-Louis Trintignant, Michael Haneke ne prenait pas beaucoup de risques. En revanche, Claude Miller jouait gros avec Audrey Tautou et Gilles Lellouche.

Bien sûr "Hors de Prix" ou "Coco avant Chanel" attestaient qu’on ne pouvait réduire la comédienne au charme pétillant et à la gouaille d’ "Amélie Poulain". Toutefois, il y avait du chemin - Paris-Bordeaux ? - pour l’imaginer en héroïne de Mauriac, asphyxiée autant par le carcan familial que ses bouillonnantes aspirations.

Précisément, Miller se sert de la perception de la comédienne pour brosser une Thérèse débordante de vie et, de plus, stimulée par procuration. La passion de sa belle-sœur, la lumineuse Anaïs Demoustier lui entrouvre des horizons de sensualité et de complicité intellectuelle.

Mauriac avait imaginé un long flash-back pour aborder le destin de Thérèse sous forme d’une profonde introspection. Miller renverse la perspective et fait avancer le récit au présent, sans jugement, à fleur de peau et de sentiments. Une peau qui ne vibre pas. Et des sentiments qui l’étouffent dans cet écrin bourgeois dont elle est le très joli bijou. Thérèse suffoque, veut en sortir, et se saisit de la première et de la plus radicale solution qui lui passe par l’esprit. Pas de place ici pour la confession, c’est au visage fermé, au corps maigre et frêle d’Audrey Tautou de tout exprimer, pareille à une fleur coupée abandonnée dans une vase sans eau.

Avec Gilles Lellouche, Miller jouait encore plus gros. Certes, on le voit bien dans le costume d’un Bernard Desqueyroux lourd, brutal, bourgeois, borné, au cerveau clôturé comme sa propriété. Il est parfait pour incarner cet homme de pins et de chasse, la façade que la société attend de lui. Mais il sait aussi faire apparaître de fines brèches dans son apparence massive, celle d’un homme qui n’est pas entièrement dupe de son personnage, de l’impasse où cela le mène. Il ne comprend pas ce que sa femme veut, mais si sa mère lui avait laissé un peu d’air, la société un peu d’espace, il aurait pu l’entendre et vivre au présent.

Thérèse et Bernard sont plus proches qu’ils ne le croient, ils jouent la pièce qu’on leur impose, se conforment à la mise en scène sociale mais l’un et l’autre savent intimement qu’ils ne sont pas les personnages de cette tragicomédie.

Claude Miller fait du cinéma en croyant aux acteurs, à leurs visages, à l’air qu’ils déplacent, aux émotions qu’ils transportent avec nuances, subtilité, ambiguïté, culpabilité, naïveté. Ce sont eux qui conduisent le spectateur jusqu’aux paradoxes et aux mystères de l’être humain.

Il signait avec "Thérèse Desqueyroux", son ultime film - il est mort peu après le montage - qui brasse ses thèmes chers, la famille et l’amoralité, avec une acuité intemporelle.

Réalisation : Claude Miller. Scénario : Claude Miller et Natalie Carter d’après l’œuvre de François Mauriac. Avec Audrey Tautou, Gilles Lellouche, Anaïs Demoustier 1h 50.

Entretien avec Gilles Lellouche dans "La Libre Belgique" du 20 novembre.