Cinéma

Inégal, Il était une fois... à Hollywood, de Quentin Tarantino offre néanmoins le plaisir du jeu des références cinéphiles et à la pop culture. Ce plaisir coupable du réalisateur peut friser l'excès, jusqu'à une "désinvolture coupable" comme l'écrit Fernand Denis dans sa critique du film. Non dénuée de nostalgie et d'idéalisme, la reconstitution du vieil Hollywood de 1969, cédant progressivement le pas au "nouveau" qui marquerait les années 1970, mêle des figures célèbres ou avatars fictionnels, où le cinéphile de Tarantino se double du téléphage, serial lover des temps pré-HBO et pré-Netflix. En dépit de ses nombreuses libertés avec les faits (le Il était une fois du titre évoque autant le cinéma de Sergio Leone qu'une fable, ce que ce film est), le récit contient plusieurs couches et sous-couches de réalités sous la reconstitution fantasmée et idéalisée d'un Hollywood révolu, incarné par Rick Dalton (Leonardo DiCaprio) et son acolyte Cliff Booth (Brad Pitt). Petit who's who du Hollywood et du L.A. de 1969. (Attention : petits spoilers entre les lignes, mais guère plus que dans la bande annonce du film)

Rick Dalton et Steve McQueen

Rick Dalton, qu'incarne Leonardo DiCaprio, est un personnage fictif. Il est présenté au début de Il était une fois... à Hollywood comme l'ex-vedette d'une série télé fictive, Bounty Law, western mettant en scène un chasseur de primes. C'est un clin d'oeil transparent à Au nom de la loi (Wanted : Dead or Alive) qui a forgé de 1958 à 1961 la popularité de Steve McQueen. Le contraste entre la carrière fructueuse de McQueen et celle de son homologue fictif est souligné lorsqu'il est dit que Dalton fut en lice pour le rôle du capitaine Hilts dans La Grande Evasion de John Sturges (1962). McQueen faillit effectivement le décliner, avant que la production n'étoffe le personnage à son bénéfice.

L'anecdote permet à Tarantino d'imaginer que Dalton se vit proposer le rôle aux côtés des "trois Georges" (les authentiques Peppard, Maharis et Chakiris, trois autres valeurs montantes à l'époque, dont la carrière déclina ensuite, comme celle de Dalton). Tarantino se paie le luxe d'incruster dans une scène emblématique de La Grande Evasion DiCaprio à la place de McQueen, histoire de souligner que le destin de Dalton n'a tenu qu'à un casting. Le King of Cool apparaît dans une courte scène, sous les traits convaincants de Damian Lewis.


Cliff Booth et Billy Jack

La relation entre Rick Dalton et sa doublure et homme à tout faire Cliff Booth (Brad Pitt) serait inspirée de celle entre Burt Reynolds et son cascadeur attitré durant les années 1970, Hal Needham. Une autre source d'inspiration de Cliff, selon Brad Pitt et Tarantino, est Billy Jack. Ce personnage fictif, interprété par Tom Laughlin, fut le héros de quatre films indépendants qui ont inauguré la vague des films de justiciers des années 1970 et les personnages à la Rambo.

Le premier film, Born Losers (1967) est l'un des derniers des films de motards, fleurons du cinéma d'exploitation tout au long des années 1960 (dans le film de Tarantino, Sharon Tate voit la bande annonce d'un tel film, C.C. and Company). L'intrigue a influencé sans doute celle de Mad Max (1979). Une bande de motards terrorise une petite localité californienne, jusqu'à l'arrivée de Billy Jack, un Amérindien, ex-béret vert, vétéran du Vietnam. Incitation à la justice individuelle, Born Losers est un des premiers films à populariser aux Etats-Unis les arts martiaux. La suite, Billy Jack (1971), ajustée à l'inflation, reste le film indépendant le plus rentable du cinéma américain.

Enfin, le troisième opus, The Trial of Billy Jack (1974), a pour distinction d'avoir inauguré la méthode de distribution des blockbusters. Jusqu'alors, les films sortaient d'abord dans quelques grandes villes, avant d'être distribués progressivement dans tout le pays. Au contraire, pour contrer des critiques de plus en plus négatives, The Trial of Billy Jack fut le premier film à bénéficier d'une sortie nationale le même jour, précédée d'une vaste campagne de promotion - notamment la diffusion de bande-annonces à la télévision et à la radio. Un an plus tard, le studio Universal appliquerait la recette au Jaws de Steven Spielberg. Comme on ne prête qu'aux riches, l'histoire officielle d'Hollywood l'a retenu comme le premier blockbuster. A l'instar de Billy Jack, Cliff Booth est un héros de guerre, expert du close-combat, à même de défier Bruce Lee lui-même ou de corriger de jeunes hippies drogués...


The 14 Fists of McCluskey


Ce faux film de guerre, dont le titre ressemble à une variation sur The Dirty Dozen et Kelly's Heroes, est une tentative de Rick Dalton de percer au cinéma. Cet avatar de Douze Salopards (1968) de Robert Aldrich évoque les films de guerre violents, peuplés d'anti-héros, qui fleurirent à la fin des années 1960, écho du cynisme engendré par la guerre du Vietnam. Tarantino en a livré sa version débridée dans Inglorious Basterds (2009). On peut y voir une autre allusion à McQueen : entre Les Sept Mercenaires et La Grande Evasion, l'acteur a joué un G.I. désabusé dans une série B de guerre, L'Enfer est pour les héros (1962) de Don Siegel.

Mais l'extrait du film fictif imaginé par Tarantino - qui aura son importance à la fin de sa fable - évoque surtout Quand les aigles attaquent (1968) ou Kelly's Heroes (De l'or pour les braves, 1970), deux films de Brian G. Hutton où Clint Eastwood a capitalisé sur sa notoriété acquise chez Sergio Leone. Comme Dalton, Eastwood fit ses armes dans un western télé (Rawhide, de 1959 à 1965) avant de s'envoler pour l'Italie, où sa carrière cinématographique décolla enfin.


Schwarzs et Schwartz

Le Schwarzs - avec s - de Tarantino, alias Al Pacino.
Le Schwarzs - avec s - de Tarantino, alias Al Pacino. © Paramount

L'agent de casting joué par Al Pacino, qui fait comprendre à Rick Dalton que sa carrière est sur le déclin et qui lui offre le ticket de la dernière chance vers l'Italie et les westerns-spaghetti, est un quasi-homonyme de Marvin Schwartz, authentique producteur (le Schwarzs de Tarantino corrige Rick Dalton lorsqu'il prononce erronément son nom avec un t).

Le vrai Schwartz a eu une brève carrière de producteur entre ancien et nouvel Hollywood. On lui doit des westerns tardifs avec des gloires vieillissantes (The War Wagon (1967) avec John Wayne et Kirk Douglas), un des premiers films mettant en scène des vétérans du Vietnam désabusés (Welcome Home, Soldier Boys, 1971) ou Tribes (1970), téléfilm où un sergent instructeur des Marines est confronté à un appelé hippie récalcitrant - parfum d'air du temps qui plane sur le présent film de Tarantino.

Sharon Tate, Roman Polanski, Jay Sebring

Margot Robbie dans le rôle de Sharon Tate.
Margot Robbie dans le rôle de Sharon Tate. © paramount

Figures authentiques du film - sources de polémiques, tant Tarantino prend des libertés - le couple Sharon Tate-Roman Polanski était alors un des plus en vue d'Hollywood et du cinéma. Mariés en 1968, après leur rencontre sur le tournage du Bal des Vampires (1967), ils s'installèrent aux Etats-Unis dans la foulée, où Polanski tourna Rosemary's Baby

Ancienne reine de beauté, Sharon Tate avait décroché son premier rôle au cinéma en 1961 (dans Barabbas), par hasard, en faisant du stop (une scène y fait allusion). Elle se fait ensuite remarquer dans La Vallée des poupées (Mark Robson, 1967) avant de jouer pour Polanski. Tarantino réduit la figure de Sharon Tate à une icône idéalisée et éthérée. Polanski n'est qu'une silhouette, dans le film. 

Surnommé "le coiffeur des stars", Jay Sebring comptait parmi ses clients Warren Beatty, Steve McQueen et Jim Morrison. Il s'envolait toutes les trois semaines à Las Vegas pour couper les cheveux de Frank Sinatra. C'est lui qui a repéré Bruce Lee lors d'une démonstration et qui l'a présenté au producteur de la série Le Frelon Vert, qui lancerait la carrière de l'acteur. En 1967, sa notoriété lui permit d'ouvrir une chaîne de salons, Sebring International. Après une brève liaison avec Sharon Tate, il resta proche de celle-ci et de Polanski. Amitié qui lui sera fatale.

The F.B.I.


Lorsque sa carrière décline, Rick Dalton devient guest-star dans des séries, souvent dans le rôle du méchant et le temps d'un épisode-pilote. Procédé classique, qui permettait de rehausser un casting principal composé d'inconnus. The F.B.I. (Sur la piste du crime) fut produit neuf saisons durant, de 1965 à 1974. Rick apparaît dans un épisode de la première saison, All the Streets Are Silent.

Dans le rôle du tueur maniaque, DiCaprio/Dalton y est incrusté à la place du jeune Burt Reynolds - lequel joua ces années-là dans 100 Fusils (1969) produit par Marvin Schwartz ou dans le western spaghetti Navajo Joe (1966) de Sergio Corbucci qui, dans l'imaginaire de Tarantino, dirige ensuite Dalton dans le fictif Nebraska Jim. Dans les années 1970, Reynolds incarna aussi par deux fois un héros de film d'action nommé McClusky…


Sergio Corbucci


Présenté par le narrateur de Il était une fois... à Hollywood comme "le deuxième meilleur réalisateur de western spaghetti au monde" (le premier étant probablement Sergio Leone auteur, pour rappel, dont la trilogie des Il était une fois...), Corbucci (1926-1990) a signé deux films majeurs du genre : Django (1966, auquel Tarantino a rendu un hommage oblique dans Django Unchained, 2013), dont la violence explicite a choqué à l'époque, et Le Grand Silence (1968, qui oppose Jean-Louis Trintignant à Klaus Kinski).

C'est lui qui présida ensuite à l'association burlesque entre Terence Hill et Bud Spencer. Dans l'intervalle, il aurait tourné quatre films avec Rick Dalton - dont un avec Telly Savalas (qui a joué dans la réalité pour Corbucci dans Far West Story en 1972).


Bruce Lee


Sous les traits de Mike Moh, l'acteur et maître d'arts martiaux mythique, décédé à 32 ans, apparaît dans le film durant le tournage de la série Le Frelon Vert, où il interprétait Kato. Faute de succès, la série ne dura qu'une saison. Tarantino lui avait rendu déjà un hommage indirect dans Kill Bill, où la combinaison jaune d'Uma Thurman rappelle celle que porte Bruce Lee dans Le Jeu de la mort.

Étonnamment, bien que Bruce Lee fut introduit dans le cinéma par le coiffeur des stars Jay Sebring et enseigna le kung fu à Roman Polanski, entre autres célébrités, Tarantino n'exploite pas vraiment ce lien. Un flashback le montre toutefois entraînant Sharon Tate avant le tournage de The Wrecking Crew (Matt Helm règle son compte) dont Lee dirigea effectivement les chorégraphies de combat.


Lancer


Avant de s'envoler pour l'Italie, Rick Dalton joue encore un méchant dans l'épisode pilote d'une série western, Lancer. Celle-ci fut réellement produite de 1968 à 1970 par CBS. Ses héros étaient deux frères, interprétés par James Stacy et Wayne Maunder (incarnés ici par Timothy Olyphant et Luke Perry). Comme dans le film de Tarantino, l'épisode pilote, The High Riders, fut dirigé par Sam Wanamaker, un acteur reconverti réalisateur (qui, par la suite, contribua à la reconstruction du Shakespeare Globe Theatre, à Londres).

DiCaprio/Dalton remplace l'acteur Joe Don Baker dans le rôle du chef des outlaws, Day, auquel Wanamaker a réellement donné un look hippie (moustaches, cheveux longs, veste à frange) encore atypique dans l'esthétique codifiée du western. La contre-culture était stéréotypée et dévalorisée dans l'univers conservateur des séries télé de l'époque. Pour l'anecdote, la vedette de Lancer, James Stacy était marié à la chanteuse Connie Stevens qu'on voit dans le film (sous les traits de Dreama Walker) faire une randonnée équestre guidée par «Tex» Watson (Austin Butler), membre de la "famille Manson".


Trudi Fraser


Sur le tournage de Lancer, Rick rencontre une enfant actrice précoce. Incarnée par la non moins douée Julia Butters, Trudi Fraser est clairement une référence à la jeune Jodie Foster qui, dès l'âge de sept ans, tenait à la même époque des rôles dans des séries western comme Gunsmoke ou Bonanza.


La "famille Manson"

La famille Manson version Tarantino.
La famille Manson version Tarantino. © Paramount

Lorsque Cliff Booth arrive par hasard dans le refuge de Charles Manson et sa "famille" d'adulateurs, Tarantino filme cette ribambelle de hippies hallucinés comme les "freaks" potentiels d'un slasher movie - genre qui fleurira à partir de 1974 et Massacre à la tronçonneuse. La "famille Manson" squattait réellement le Spahn Ranch, ancien lieu de tournage de westerns. Plusieurs de ses membres vus dans Il était une fois... à Hollywood ont existé.

Parmi ceux-ci, Charles "Tex" Watson (Austin Buttler), Patricia "Katie" Krenwinkel (Madisen Beaty) et Susan "Sadie" Atkins (Mikey Madison) ont assassiné Sharon Tate, Jay Sebring, Wojciech Frykowski, Abigail Folger et Steven Parent. Linda Kasabian, présente sur les lieux mais sans prendre part au massacre, fut le témoin principal au procès. Elle est jouée par Maya Hawke (fille d'Uma Thurman et d'Ethan Hawke). Lynette "Squeaky" Fromme (Dakota Fanning) tentera d'assassiner le président Gerald Ford en 1974. Par contre, Pussycat (Margaret Qualley, révélée dans dans la série HBO The Leftover), qui tente de séduire Brad Pitt, est une création de Quentin Tarantino.


Charles Manson


S'il n'apparaît que dans une scène (interprété par Damon Herriman), Charles Manson hante Il était une fois... à Hollywood. Après une enfance troublée, durant laquelle il est victime d'abus, il passe la moitié des trente-deux premières années de sa vie en prison ou interné. Libéré en 1967, il s'installe à San Francisco en plein Summer of Love et attire dans son giron des jeunes femmes. Il s'érige en gourou, sur fond de mythologie apocalyptique. Il aura jusqu'à cent fidèles. Il prend le nom de Charles Willis Manson qui, en anglais, se prononce comme la phrase "Charles's Will Is Man's Son" ("la volonté de Charles est celle du Fils de l'Homme" - soit celle de Jésus-Christ).

Manson est obsédé par le White Album des Beatles, qui, selon lui, contient un message destiné à sa "famille". Le titre Helter Skelter annoncerait une guerre apocalyptique entre les Noirs et les Blancs, qui doit commencer en 1969. En 1968, des jeunes femmes de sa "famille" sont prises en auto-stop par Dennis Wilson, batteur des Beach Boys. Manson fréquente le musicien, qui lui paie même une session d'enregistrement. Par l'entremise du Beach Boy, Manson rencontre Terry Melcher et Rudi Altobelli. Melcher est producteur de musique et loue une résidence à Altobelli, au 10050 Cielo Drive. Manson espère que Melcher va lui produire un disque où il prédira l'apocalypse. Mais Melcher ne donne pas suite.

Un an plus tard, le 23 mars 1969, Manson tente de renouer avec Melcher en se rendant à Cielo Drive. La scène est reproduite dans Il était une fois... A l'époque, Melcher n'habite plus sur place et la villa est louée par le couple Polanski, voisins, dans le film, de Rick Dalton. Dans la réalité, c'est un photographe, présent chez les Polanski, qui a aperçu Manson rôder autour de la résidence et qui l'a éconduit. Le 8 août 1969, Manson ordonne à Susan Atkins, Linda Kasabian et Patricia Krenwinkel de se rendre au 10050 Cielo Drive et d'en assassiner tous les occupants.