C’est énorme, énorme !" Le 5 novembre dernier, Nabil Ben Yadir n’en revenait pas de l’accueil fait à "La Marche" au lycée de la Cité internationale de Lyon. L’élément d’attraction était, certes, Jamel Debbouze, acclamé par des centaines de lycéens en délire. Mais les questions de ceux-ci en présence des comédiens et des vrais marcheurs de 1983 témoignaient aussi de l’impact du film, retraçant l’épopée de la première marche pour l’égalité et contre le racisme, initiée par un groupe de jeunes inconnus à l’automne 1983.

Projection privée avec François Hollande

Ce n’était qu’un moment intense de plus pour le réalisateur belge, révélé en 2009 avec sa comédie "Les Barons". Lui qui aime rappeler en riant qu’il a en poche un diplôme d’électromécanicien, avec lequel "j’aurais dû être chauffeur à la Stib", a pénétré deux fois en quelques mois dans l’enceinte de l’Elysée, à Paris. "On y a tourné la dernière scène du film qui se déroule là où sont arrivés les marcheurs, en 1983, quand François Mitterrand les a reçus."

Début novembre, le réalisateur y était de retour pour une avant-première particulière. "J’ai eu la chance de montrer le film à François Hollande dans la salle privée de l’Elysée. C’était très émouvant. Après, il y a eu la rencontre avec les comédiens. Cela l’a touché parce qu’il connaît l’histoire dans les détails. Il l’a vécue de près, à l’époque. Pour un jeune mec de Molenbeek, je vous jure que ça fait bizarre de voir le film avec le président de la République. J’ai pensé à ma mère quand c’est arrivé." Et sortant son téléphone portable pour nous les montrer, il ajoute en riant : "J’ai fait plein de photos…"

On attendait d’autant moins Nabil Ben Yadir sur ce sujet, très français et au contenu si engagé, qu’il nous déclarait il y a quatre ans, dans la foulée des "Barons", "je ne veux pas devenir le porte-parole des `quartiers´", exprimant par là son souhait de faire avant tout du cinéma et de ne surtout pas se retrouver avec le statut d’épouvantail de la diversité culturelle. On peut assumer ses origines sans vouloir s’y trouver confiné. "La Marche" est venue à lui par le biais de Nader Boussandel, qui tenait le rôle principal dans "Les Barons". C’est lui qui présente le réalisateur à la scénariste Nadia Lakhdar, qui mûrissait ce projet depuis huit ans sans avoir jamais trouvé le moyen de le financer.

Racisme et humour

"Peut-être parce que je suis Belge, j’ai d’abord vu dans le scénario de Nadia l’histoire humaine avant l’arrière-plan politique et historique, note Nabil Ben Yadir. Du coup, cette distance m’a aidé à approcher le film sans tabou ni a priori. Et oser y aller." Le réalisateur rend aussi hommage à son (jeune) producteur français, Hugo Sélignac, qui, lui aussi, a osé "y aller".

"La Marche" est aussi une comédie, où l’humour que maniait Nabil Ben Yadir dans "Les Barons" abonde. "C’est ce qui me permettait d’avancer dans le scénario. Les personnages marchent pendant un mois et demi. On ne peut pas être tout le temps dans le militantisme." Pour le réalisateur, "le challenge, ce n’était pas de faire un film à gros budget en France. C’était de faire un film avec dix personnages, avec des gens qui marchent, sans que ce soit lourd. On a un personnage principal, Mohamed, qui se fait dépasser par le message. Le sujet dépasse les personnages. Il fallait mêler moments drôles et moments violents."

De même, la notion du racisme n’est pas traitée de façon unilatérale. "Les héros du film ne sont pas tous des Ghandi. Ils ont leurs contradictions." L’intolérance, dans le film, "va dans les deux sens". Et le racisme, précise le réalisateur, "est aussi social, culturel, sexuel; il s’exprime envers les provinciaux ou les prolétaires". Au risque de rendre certains personnages ou certaines situations trop contemporains ? "Je ne voulais pas faire un exercice de style, qui parle des années 80, mais qui parle de problème encore actuels. […] Cela dérangera peut-être certaines personnes, mais je l’assume."

 "La Marche", de Nabil Ben Yadir. Avec Tewfik Jallab, Jamel Debbouze, Nader Boussandel, Lubna Azabal, Charlotte LeBon