Nabil Ben Yadir remet "La Marche" en route

Cinéma

Alain Lorfèvre, Envoyé spécial à Lyon

Publié le - Mis à jour le

Nabil Ben Yadir remet "La Marche" en route
© D.R.

Ce film est un début. Un début trente ans après." Jebali Amstar est ému, mais souriant, alors que retentit une salve d’applaudissements, le 5 novembre, dans la salle de cinéma de l’UGC Confluence, à Lyon. Ce quinquagénaire inconnu vient de saluer "La Marche" de Nabil Ben Yadir. Mêlant drame, humour et engagement, ce film de fiction évoque la Marche pour l’Égalité et contre le racisme, dont on célèbre cette année le trentième anniversaire, et dont M. Amstar fut un des acteurs. Première du genre en France, elle s’était conclue le 3 décembre 1983 par un rassemblement de cent mille personnes, à Paris.

Sur fond de montée du Front national (la droite venait de s’allier au parti de Jean-Marie Le Pen à Dreux), la France sortait alors d’un "été meurtrier", rythmé de trop nombreuses bavures policières, parfois mortelles, toujours sanglantes. Trente jeunes, fils et filles d’ouvriers ou d’immigrés, majoritairement originaires des Minguettes, une cité de la banlieue lyonnaise, avaient rallié Paris depuis Marseille, à pied, pour sensibiliser la France - leur pays - et les Français - leurs concitoyens - à la discrimination injuste dont ils étaient l’objet.

Symboles et superhéros

"On vous tirait comme des lapins", lance aujourd’hui Jamel Debbouze au public constitué d’anciens de la marche de 1983 et de leurs enfants. Le comédien préféré des Français assume parfaitement son rôle de VRP de luxe. Avec le réalisateur Nabil Ben Yadir, mais aussi ses partenaires du film (Olivier Gourmet, Charlotte Le Bon, Lubna Azabal, Hafsia Herzi, Tewfik Jallab, Vincent Rottiers…). Jamel est passé ce soir-là de salle en salle pour présenter "La Marche". "J’avais trois ans et je me suis retrouvé sur les épaules de mon oncle à l’arrivée de la marche, place de la République, parmi cent mille personnes", assure l’enfant de Trappes, autre banlieue française. "Lyon est une ville aux symboles forts", souligne pour sa part le comédien Nader Boussandel, soucieux des valeurs prônées par le film. "La Résistance est née ici." "Vous avez des superhéros dans vos banlieues et vous ne le saviez pas", renchérit Jamel.

Les "superhéros" ont pour nom Toumi Djaïdja, Djamel Atallah ou Bouzid - comme ce dernier se présente simplement. Le premier avait été la figure emblématique de la marche de 1983. Avec sa grande tignasse, son blouson rouge et sa voix timide - qu’on peine toujours à entendre -, il était alors le chouchou des médias. À son corps défendant : "Le message de la marche importe plus que les individus", affirme-t-il encore aujourd’hui, quand on l’engage à parler de lui.

Ses compagnons de l’époque, comme Nabil Ben Yadir, n’hésitent pas à le comparer à un Ghandi. Lui réfute l’analogie, mais son cas est effectivement exemplaire : président fondateur à vingt ans d’une des premières associations de quartier de France, SOS Minguettes, il fut blessé le 19 juin 1983 par une balle tirée à bout portant par un policier. À son réveil, sur son lit d’hôpital, il a une réaction de révolte, mais pacifique : il veut protester en marchant sur Paris, "comme les Noirs américains". "Pour moi, c’était farfelu, une idée idiote, sans intérêt", se rappelle Djamel Atallah.

Persuasif, Toumi Djaïdja persuada ses camarades et reçut le soutien du père Christian Delorme et du pasteur Jean Cornil. Leur périple fut rapporté par Bouzid dans un livre, publié dès 1984 et aussitôt épuisé, qui a inspiré les grandes lignes du film. Et puis… l’oubli.

L’année suivante, SOS Racisme naissait, téléguidé par le parti socialiste. L’épisode de la marche a été effacé de la mémoire collective. Hafsia Herzi, jeune valeur du cinéma français, originaire de Marseille, d’où est partie la marche, nous confiant sur le tournage son ignorance des faits. La scénariste du film, Nadia Lakhdar, a mis huit ans à voir aboutir ce projet. Il a fallu que le comédien Nader Boussandel, qui tenait le premier rôle dans "Les Barons", le premier long métrage de Nabir Ben Yadir, lui présente ce dernier et que Jamel soit impliqué pour intéresser le marché.

Acte fondateur

"Il est où, Harlem Désir ?" vannait mardi après-midi Jamel Debbouze lors du point fort de la journée : une rencontre avec des lycéens, en délire lors de l’arrivée du comédien, mais d’un silence respectueux et intimidé pendant les interventions des marcheurs de 1983. L’allusion à l’ancien président de SOS Racisme et actuel président du PS français résume le fossé entre ces derniers, "sans étiquette" et ayant fui toutes les tentatives de récupération, et toute la classe politique française depuis trente ans. Pourtant, leur message se veut encore et toujours positif. "La marche a transformé mon existence", scande de micro en micro, de jeune en jeune, Toumi Djaïdja.

Costume sobre et sombre, chemise blanche éclatante, il a toujours sa voix douce et ressemble, à cinquante ans, a un croisement entre Zidane et George Clooney : l’humilité du premier, le sourire charismatique du second. "Je n’étais jamais sorti des Minguettes, j’ai découvert la France profonde et des mains tendues là où nous n’avions connu que préjugés et brimades." Le joli costume et le port avantageux de Djamel Atallah suggèrent la même métamorphose. "Dès le 4 décembre, je restais à Paris. Aucun avenir ne m’attendait aux Minguettes. J’ai commencé des études de droit, à Saint-Denis." Bouzid, lui, comme d’autres, est retourné aux Minguettes ou ailleurs. Et sa vie, on le devine malgré son sourire chaleureux et ses yeux pétillants, n’a pas été rose tous les jours.

Racime social

En somme, cet aréopage de quinquagénaires, dont le discours citoyen est bien plus affirmé et argumenté que celui de bien des édiles européens, reflète toute société, amalgame de parcours et de destin aussi divers que leurs origines. Car tous n’étaient pas fils d’immigrés. "Le racisme est d’abord social", confirme l’un deux. Il y avait des femmes aussi, ce qui laisse perplexe certains jeunes ayant découvert l’histoire à travers le film. Et la laïcité était primordiale malgré la présence de ministres du culte - l’islam, on n’en parlait guère, alors.

Le film de Nabil Ben Yadir assume cet éclectisme, au risque de paraître trop "bien pensant" aux yeux de certains. Mais ce souci va bien dans le sens des valeurs républicaines que revendiquaient et défendent toujours Toumi Djaïdja et ses compagnons : "Notre pays, c’est la France et nous l’aimons." Et ils sont de bon compte avec elle : "Les choses vont mieux. La diversité est visible, les brutalités d’alors sont moindres", constate Djamel Atallah. Jamel ou le réalisateur Nabil Ben Yadir - tout Belge qu’il soit - citent leur propre cas en exemple aux lycéens français qui doutent : oui, on peut "y arriver", même sans diplôme - et faire un film qui s’appelle "La Marche" pour témoigner d’une histoire qui n’est pas dans les manuels scolaires.

L’histoire se répète

Mais, mardi soir, comédiens, comme marcheurs ou spectateurs manifestaient aussi leur inquiétude. "De Dreux à Brignolles, l’histoire se répéte", pointe Nabil Ben Yadir. La vision de presse du film, le 14 octobre dernier, au lendemain du passage d’un candidat d’extrême droite à Brignolles, au second tour d’une élection municipale, suscita le même émoi dans la presse française que l’élection de Dreux en… 1983.

Le lendemain de l’avant-première lyonnaise du film est parue dans le quotidien "Le Monde" une carte blanche de l’ancienne maire (PS) de Dreux. Françoise Gaspard relevait les similitudes sociales, économiques et politique entre 1983 et 2013, en concluant que son parti n’avait pas tiré les leçons du passé.

Dans la même page, le journaliste et ancien présentateur du JT Harry Roselmack signait une autre tribune, au titre sans équivoque : "La France raciste est de retour". Un écho on ne peut plus explicite à l’injonction qu’ont scandé toute la journée de mardi les marcheurs de cinéma et les marcheurs réels : "La marche doit continuer" ! Celle de "La Marche" ne fait que commencer.



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