Nate Parker reprend le classique de Griffith côté black… Fort !

Sorti en 1915, cinquante ans après la fin de la guerre de Sécession, "Naissance d’une Nation" est une œuvre majeure du 7e Art. Il s’agit du premier grand classique, salué par le Soviétique Eisenstein, qui voyait en D.W. Griffith le "père" du cinéma. Dès sa sortie, le film provoqua pourtant le scandale, divisant profondément l’Amérique par sa vision très "sudiste" de la reconstruction du pays après la guerre. Et surtout par son apologie du Ku Klux Klan, avec son chevalier encapuchonné triomphant en guise d’affiche, ses acteurs blancs fardés de noir pour jouer les esclaves…

Interdit dans plusieurs villes, le film provoquera des émeutes noires, le meurtre d’un adolescent noir par un spectateur blanc mais aussi la résurrection du Klan par William Joseph Simmons, enthousiasmé par la vision de l’organisation suprématiste blanche donnée par Griffith, lui-même issu d’une famille du Kentucky ruinée par la guerre de Sécession…

Un siècle plus tard, l’acteur et réalisateur Nate Parker ne décolère pas contre le racisme de ce classique du muet. Ayant réuni les fonds nécessaires, il s’est lancé dans la production de sa propre "Naissance d’une nation". Non plus la nation WASP cette fois, mais bien la nation afro-américaine. Et ce en retraçant la vie de Nat Turner. Le 21 août 1831, ce jeune esclave prit la tête d’une révolte sanglante dans le comté de Southampton en Virginie. Celle-ci fera 60 victimes blanches, tandis que des centaines de Noirs seront assassinés ou pendus en représailles.

Sensation des festivals de Sundance (où il a décroché le grand prix du Jury et le prix du Public) et de Toronto, "Naissance d’une Nation" fait partie des favoris aux oscars. Même si le film a baissé dans les pronostics après avoir subi une violente campagne de dénigrement. Les détracteurs de Nate Parker ont notamment exhumé une vieille affaire de viol datant de la fin des années 90, pour laquelle l’ancien lutteur a pourtant été acquitté. Les plus radicaux ont massivement diffusé l'une des affiches du film, montrant le jeune auteur pendu avec un drapeau américain en guise de corde, pour le condamner. Preuve que, un siècle et demi après la fin de l’esclavage, la question est toujours sensible aux Etats-Unis, exacerbée qui plus est par la campagne décomplexée de Donald Trump…

Le climat qui entoure "Naissance d’une nation" est à la hauteur de la force du film. Ce que filme Nate Parker, c’est effectivement l’anti-Griffith. Soit la violence, physique et morale, des Blancs envers des êtres humains qu’ils considèrent comme leur propriété. Que l’on s’offre en cadeau de mariage, que l’on viole, que l’on fouette à mort… Tout cela, on le vit à travers les yeux d’un personnage historique à la trajectoire passionnante. Enfant doué, Nat Turner est d’abord pris sous son aile par ses maîtres, qui lui apprennent à lire la Bible, lui permettent de prêcher ses compagnons de malheur. Pour son propriétaire, avec qui il a grandi, Nat devient même rentable : on le promène de plantation en plantation où, contre quelques dollars, il prêche l’obéissance aux maîtres, comme l’enseigne le Seigneur…

Malgré la dimension religieuse très appuyée et quelques maladresses inhérentes à un premier film, "Naissance d’une Nation" est une œuvre puissante, un cri de rage contre cette tache indélébile qui souille l’histoire américaine. Violent, radical dans son discours politique politiquement très incorrect, le film a la malchance de venir après "Twelve Years a Slave". Oscar du meilleur film en 2014, le film du Britannique Steve McQueen était sans conteste plus abouti d’un point de vue purement cinématographique. "Naissance d’une Nation" n’en reste pas moins un film important, surtout à l’heure où la partie la plus conservatrice de l’Amérique vient de se choisir un président comme Trump, ouvertement soutenu par le Ku Klux Klan…


© IPM
Réalisation&production : Nate Parker. Scénario : Nate Parker&Jean McGianni Celestin. Photographie : Elliot Davis. Musique : Henry Jackman. Avec Nate Parker, Armie Hammer, Penelope Ann Miller, Jackie Earle Haley, Aja Naomi King… 1 h 51.