"Garder le calme !!! Devant la dissonance !!!" L’épitaphe inscrite sur la tombe de Claude Sautet (1924-2000) résonne d’une singulière pertinence en nos temps troublés. Elle résume son cinéma des années 1970 dont les quatre fleurons viennent d’être mis en ligne sur Netflix : Les Choses de la vie (1970), Max et les Ferrailleurs (1971), César et Rosalie (1972), Vincent, François, Paul… et les autres (1974). Quatre films écrits par Jean-Loup Dabadie et trois interprétés par Michel Piccoli, tous deux disparus en 2020. Quatre œuvres différentes (un drame, un polar, un drame sentimental et une tranche de vie) mais qui radiographient, chacune à sa manière, la France post-Mai-68, entre les présidences de Pompidou et de Giscard d’Estaing (autre disparu de 2020).

Le métier de vivre

Sautet et Dabadie ne faisaient pas du cinéma politique, ce qu’une part de la critique française de l’époque leur reproche. Le réalisateur, ancien militant communiste, échaudé par le dogmatisme, prend pourtant acte des illusions perdues et des renoncements. Il a quarante-six ans quand il signe Les Choses de la vie, cinquante à l’époque de Vincent, François, Paul… Il traite alors de ce qu’un critique a appelé "le métier de vivre" qui s’apprend sur le tas. Ses personnages encaissent, se relèvent (métaphore du match de boxe à la fin de Vincent, François, Paul…) ou pas (Les Choses de la vie et de Max…).

Revoir Sautet aujourd’hui, outre le plaisir de joutes entre des interprètes en pleine maturité (Piccoli, Montand, Reggiani, Romy Schneider) ou en devenir (Depardieu, un des "autres", jeune et fragile, pas encore prisonnier de lui-même, Philippe Léotard dans Max…), c’est regarder une époque dans le rétro d’une DS, une atmosphère enfumée de clopes, engoncé dans un costume trois pièces,… C’est capter l’air d’un temps où s’estompent les certitudes, les rigidités familiales, mais où s’étiolent aussi l’ascension sociale, la solidarité. Où le féminisme acquiert droit de cité (manque à la sélection Netflix Une Histoire simple, 1978, contrepoint féminin de Vincent, François, Paul…).

Révélé par un formidable film noir (Classe tout risque, 1960, disponible sur LaCinetek), Sautet a peiné à rebondir une décennie durant quand son ami Jean-Loup Dabadie lui soumet l’adaptation du roman Les Choses de la vie de Paul Guimard. Sautet est emballé par ce récit en flash-backs qui commence par l’accident de voiture de Pierre (Michel Piccoli). La vie de Pierre est à la croisée des chemins, entre sa femme, ses enfants et sa jeune maîtresse (Romy Schneider). Il fait une embardée fatale. Le crash mythique, qui structure le récit, reste époustouflant.

Le réalisateur retrouve le duo Piccoli-Schneider dans Max et les ferrailleurs, polar ambigu, avec son inspecteur obsédé par le flagrant délit. Frustré par ses échecs, Max manipule Abel, ancien copain de régiment devenu pilleur de chantier. Se présentant comme un banquier, Max devient le client de Lily, la compagne prostituée d’Abel. Via Lily, il incite ce dernier à monter un hold-up. Le scénario est adapté d’un roman de Claude Néron, qui coécrira aussi les deux films suivants de Sautet.

À ceux qui voyaient en Sautet un réalisateur réac, on soulignera que le regard que Dabadie et lui portent sur l’univers d’Abel et ses ferrailleurs est infiniment plus vivant, solidaire et chaleureux que celui solitaire, ascétique et arriviste de Max. Si, selon les codes de l’époque, la loi et "l’ordre" sont respectés à la fin, la défaite morale est absolue pour Max.

César et Rosalie prolonge la collaboration avec Romy Schneider et introduit Yves Montand dans l’univers de Sautet. L’acteur y est un chef de clan qui régit son monde, déstabilisé par le retour d’un ancien amant de sa compagne Rosalie. Flamboyant, Montand compose un César à la fois "macho" et "enfant" selon Sautet, adulte plus "amateur" que "professionnel" des sentiments.

Une bande de "ratés"

Vincent, François, Paul… et les autres fait la synthèse. Piccoli décline une variation sur Pierre et Max en médecin bourgeois qui a renié ses idéaux et dont la femme lui échappe. Montand est un César bis, patron paternaliste rattrapé par les dettes et les regrets. Serge Reggiani, en écrivain raté, évoque le Sautet des années 1960. "C’est parce qu’ils sont tous à moitié ratés qu’ils sont ensemble" a dit d’eux Sautet.

Dabadie reviendra à une bande similaire d’hommes mûrs entre divorce, adultère ou échec professionnel, sur un ton plus léger dans le diptyque Un éléphant, ça trompe énormément/Nous irons tous au paradis d’Yves Robert. Ces films ont pour décor la France bourgeoise (les personnages sont hauts fonctionnaires ou exercent des professions libérales) troublée par Mai-68, qui se cherche un nouveau souffle en Giscard d’Estaing (dont la jeunesse lors de l’élection en 1974 promet une fausse modernité) mais pressent que son avenir est derrière elle (les avanies de Vincent/Montand annoncent la mort des industries locales).

Le cinéma de Sautet reste d’actualité parce qu'il traite de la difficulté de vivre avec son temps."S’adapter, s’adapter" hurle Paul, lors du gigot dominical. La femme adultère de François semble s’adresser à la société néolibérale en gestation quand elle réplique : "Toi, tu m’entretiens, mais tu ne me fais plus vivre". "Ça ne devrait pas changer pour vous" promet Vincent à ses ouvriers, à la reprise de l’usine. "Pas sûr" murmure le doyen. Dont acte.

Les Choses de la vie/Max et les ferrailleurs/César et Rosalie/Vincent, François, Paul… et les autres/Nelly et Monsieur Arnaud De Claude Sautet Sur Netflix.