Cinéma

Ariane Felder (Sandrine Kiberlain), juge promise aux plus hautes fonctions, sacrifie tout à sa carrière. Son seul compagnon est le siège de sa magistrature, ses enfants, ses chers dossiers. Jusqu’à ce réveillon de Nouvel an où, ayant accepté quelques coupettes de trop, Ariane eut un black-out. Quelques semaines plus tard, sujette à trop de haut-le-cœur, pour le moins gênants chez une telle control freak, Ariane découvre non seulement qu’elle est enceinte, mais, de surcroît, que le père est un cambrioleur récidiviste, accusé de meurtre et de cannibalisme, Bob Nolan (Albert Dupontel)…

Depuis "Bernie" (1996), Albert Dupontel conserve dans le cinéma français une place et une image singulières. De la génération des Jan Koenen et Gaspard Noé (qui font chacun un caméo dans le présent film), l’acteur-réalisateur a, au contraire de ceux-ci, évité la tentation de la surenchère financière pour poursuivre une œuvre à l’économie. Mais modestie de moyen n’est pas forcément synonyme de cinéma peu ambitieux et austère. Celui de Dupontel a toujours été formellement riche, parfois même à l’excès, au risque de sombrer dans le foutraque, comme dans son dernier opus, "Le Vilain", où il abusait encore de focales courtes, de filtres, de fisheye et autres fioritures parfois gratuites.

"Neuf mois ferme" est, à cet égard, le fruit d’une longue gestation. Le réalisateur Dupontel a mûri. Il a dégrossi son art. Ce qui, de surcroît, bénéficie à son récit. Lequel, plus maîtrisé, tient la distance et n’assomme pas le spectateur. Si les rebondissements et l’issue sont prévisibles, la surprise et le plaisir découlent de leur mise en œuvre. L’acteur retrouve une "famille" de comédiens qui lui sont fidèles, au milieu desquels Sandrine Kiberlain trouve sa juste place, sans forcer le trait de l’humour ou de la caricature (cette dernière est laissée à quelques personnages secondaires parfois un rien burlesques comme l’avocat Trolos). On notera que Bouli Lanners, en une scène, donne au film sa scène la plus désopilante, instantanément culte.

Comme à l’accoutumée chez Dupontel, un marginal virera sa cuti en se découvrant une nouvelle raison d’être. De film en film, se construit ainsi un regard, mine de rien, acerbe et avisé sur la société française. Des SDF de "Enfermé dehors" au récidiviste de "Neuf mois ferme" qui surgit sur les écrans en pleine réforme pénale, sur fond de "contrainte pénale", on notera l’étonnante coïncidence entre la sortie des films de Dupontel et les débats qui animent la République. C’est totalement fortuit, mais voilà qui démontre qu’une comédie peut aussi donner à réfléchir, sans tomber dans le film à thèse manichéen. Ceci inscrit Dupontel dans la lignée d’illustres prédécesseurs, tels Chaplin, Tati ou les Monty Python qu’il admire tant. Lui qui se qualifie de tâcheron finira sans doute par accoucher d’authentiques chefs-d’œuvre. C’est tout le bien qu’on lui et nous souhaite…

Alain Lorfèvre

Réalisation et scénario : Albert Dupontel. Avec Sandrine Kiberlain, Albert Dupontel, Bouli Lanners,… 1h17.