RENCONTRE

Une mine bondissante. Une mine antipersonnel - made in Europe - d’un type particulier. Quand on marche dessus, elle jaillit du sol à une hauteur d’un mètre environ et là, elle crache ses morceaux de haine à cinquante mètres à la ronde. Dans “No Man’s Land”, le film du Bosniaque Danis Tanovic, la révélation du dernier festival de Cannes, un homme est couché sur l’une de ses mines. S’il bouge, il saute. Pendant qu’il est là, couché au fond d’une tranchée, un Serbe et un Bosniaque s’agitent, des soldats de l’Onu s’agitent, les médias internationaux s’agitent.

Et toute cette agitation fait beaucoup rire. Mais quand on revient sur le pauvre homme, le rire s’étrangle, car la tragédie couve. Ce qui frappe dans “No Man’s Land”, c’est sa dimension universelle et hyper concentrée, la guerre ramenée à un huis clos entre deux soldats ennemis dans une tranchée. “J’ai étudié Aristote, Shakespeare, les drames grecs et les drames modernes explique son réalisateur. “Construire un scénario, c’est un puzzle. On imagine une image. Arrivé à la page 80, l’image coince, alors on supprime une pièce page 35, on en ajoute d’autres et on regarde si cela fonctionne. Et à un moment, ça tient, c’est bon. J’ai appris du théâtre classique que chaque scène doit avoir une fonction. Et j’ai enlevé celles qui ne servaient à rien. Le film a été tourné en 36 jours, il a été monté en douze. Même si le sujet est personnel; ce n’est pas la politique mais l’art qui m’intéresse. Est-ce que tous les Allemands étaient nazis ? On ne peut pas mettre tous les Serbes dans le même sac fascistoïde.”.

Le réalisateur bosniaque est arrivé à la rédaction, son gros sac de voyage au bout du bras. “Ce n’est pas celui d’un réfugié, même cinq étoiles”, lance-t-il, tout heureux de retrouver Christophe Lamfalussy, le journaliste de “La Libre” qu’il a bien connu à Sarajevo - prononcez Sarayévo, il y tient.

Le succès de “No Man’s Land” à Cannes où il a remporté le prix du scénario l’entraîne aujourd’hui à accompagner son film partout dans le monde. Hier, Toronto, Beyrouth, Paris, Gand, aujourd’hui à Bruxelles, demain New York. “Mon intention n’était pas de réaliser un film anti serbe ou anti croates, mais anti guerre. Car dans une guerre, tout le monde perd. Même si on gagne, on perd.

Agé d’une petite trentaine d’années, ce jeune homme parle avec sagesse. Celle que procure une expérience que la plupart des Européens de sa génération n’ont pas vécue: la guerre. “Quand une armée assiège subitement votre ville et la bombarde; vous avez trois possibilités. Vous partez. Vous vous cachez. Vous faites quelque chose. Au début, je voulais me battre, mais il y avait un fusil pour cinq personnes. Je me faisais tirer dessus sans pouvoir répondre. Alors, j’ai proposé de filmer, personne ne le faisait. Car pour moi, une caméra est une arme. Bien utilisée, elle est très efficace.”

Efficacité, voilà bien un mot qui fait pouffer de rire quand on voit la façon dont Tanovic montre celle la Forpronu en Bosnie pour s’interposer entre les belligérants. L’humour slave est aussi une arme. Et l’arrivée au bord de la tranchée des “schtroumpfs” –parce que leurs casques sont bleus– suscite à chaque projection un tonnerre de rires. Mais dès que le mot “neutralité” est avancé, Tanovic perd toute envie de rigoler. “Il est écrit dans la charte des Nations Unies qu’un pays a le droit de se défendre quand il est attaqué – c’est bien ce que font les Américains, non? Au nom de cette neutralité, on nous a mis un embargo sur les armes tout en nous donnant 100 gr de nourriture par jour? C’est comme si vous passiez à côté d’une femme en train de se faire violer et que vous lui disiez “Moi, je suis neutre, je vais vous attacher les mains derrière le dos et vous mettre une barre de chocolat dans la bouche”. Vous savez ce qui s’est passé à Srebrenica, 9.000 hommes ont été massacrés en une seule journée devant des soldats des Nations unies, qui n’ont rien fait. Ou plutôt si, ils jouaient au foot. Vous appelez cela de la neutralité ? Imaginez que des soldats aient pu empêcher les deux avions de foncer sur les tours du WTC et qu’ils aient laissé faire. Comment les traiterait-on aujourd’hui ? Ceux qui ont regardé le massacre de Srebrenica se promènent librement. Karadic se promène librement. Voila la neutralité des Nations unies

Parlez-lui d’impuissance et il sort de ses gonds. “Impuissance. Il y a la justice pour les grands et la justice pour les petits. Y a pas de pétrole en Bosnie ? Pas de pétrole au Rwanda, pas de pétrole en Sierra Leone ? Y a pas d’intérêts économiques, alors on s’en fout. Si Karadic avait tiré un missile sur les Etats-Unis, le lendemain, les soldats, anglais, français, belges seraient sur le terrain pour le trouver.

Plus il parle, plus l’artiste s’efface au profit du combattant; plus il charge son film d’actualité, plus il monte à l’assaut. Plus il s’énerve à voir que cette guerre n’a servi à rien, que son témoignage suscite l’admiration artistique, la compassion humaine mais que personne ne prend “No Man’s Land” pour un avertissement, une mise en garde. Pire, ses reproches adressés aux casques bleus, aux autorités européennes, aux médias internationaux, à la population civile qui se fout de la Bosnie; cette accumulation de blâmes adressés aux Européens n’est pas sans provoquer un certain agacement. “J’adore ce reproche” s’enflamme Tanovic. “Souvenez-vous. La France a fait la guerre à l’Allemagne, l’Allemagne à la Pologne, la Pologne à la Russie, la Russie au Japon, le Japon aux Etats-Unis, Les Etats-Unis à l’Angleterre et l’Angleterre à la France. On a fait le tour du monde. Vous vous tapez dessus comme nous. Maintenant vous vivez ensemble. Mais si Volkswagen s’écroule, ce ne sera peut-être plus le cas dans dix ans. Faites une crise et on verra. Et il suffit de 15 personnes pour en créer une. Deux tours s’effondrent et des dizaines de milliers de personnes sont déjà sans boulot. Vous pensez vivre dans une société “risque zéro”. Ça n’existe pas. Je le croyais, moi aussi. Le 9 septembre, j’étais au Festival de Toronto, et je disais aux journalistes américains que si c’est arrivé à Sarajevo, ça peut leur arriver aussi. Moi aussi, j’avais une belle vie, je sortais avec de jolies nanas, je n’étais pas nationaliste, j’étais un type cool, adorable. Et du jour au lendemain, je me suis retrouvé dans une ville assiégée, des amis tués, et ma mère qui risquait sa vie tous les jours pour aller chercher de l’eau. Si on me l’avait dit, je ne l’aurais jamais cru. Il existait des signes avant-coureurs, mais je ne les ai pas vus, ou je n’ai pas voulu les voir. Maintenant, je sais que c’est possible, alors que vous imaginez que non. Non, pas ici”.

Souhaite-t-il nous faire peur ? Pour le moment, il ne suscite auprès de Geneviève Delaunoy, Philip Tirard, Christophe Lamfalussy et Philippe Laloux qu’un certain scepticisme. Alors, il repasse à l’attaque. “Lundi, j’étais à Gand, j’ai donné une interview à un journaliste flamand. Il ne voulait pas que je parle français. Il le parlait pourtant mais il voulait que je parle anglais. Ce n’est pas parce qu’on parle la même langue qu’on se comprend mais dans un pays où l’on parle des langues différentes…. Je vous le dis. Ne croyez pas que c’est impossible. La connerie est la même partout. Je n’essaie pas de vous faire peur, seulement de vous expliquer que je vois le monde différemment. Donnez-moi le pouvoir sur quelques journaux belges et en moins de trois ans, je peux vous garantir une guerre en Belgique. Le premier automobiliste flamand qui écrase un wallon, je le mets à la “Une” et j’insiste sur le fait qu’il est flamand. Et je matraque ce thème tous azimuts, tous les jours. Le problème du journalisme aujourd’hui, c’est qu’il est devenu un business, l’éthique passe après. Et en Yougoslavie, les journalistes étaient aux ordres de Milosevic. Le pouvoir des médias est énorme. Vous vous dites 10 pc de Vlaams blok, ce n’est rien. Il suffit de quinze personnes pour faire très mal au monde entier.” Et c’est quoi le monde aujourd’hui. Ce sont les Etats-Unis, le Canada, l’Union européenne et le Japon d’un côté et de l’autre, c’est la guerre et la pauvreté. Vous pensez que vous allez le garder longtemps votre joli jardin ? Les rats qui sont dans le jardin pourri d’à côté, c’est chez vous qu’ils vont venir manger. Ce qui est malheureux aujourd’hui, c’est qu’il n’existe plus de brigades internationales. C’était beau l’idéal. L’idéal aujourd’hui, c’est avoir une grosse bagnole et une baraque à la mer.

Tanovic est-il prêt à prendre son fusil pour partir au secours de la population, colombienne, tchétchène, birmane, sierra-léonaise, tibétaine… “Je ne suis pas prêt à me battre avec un fusil, parce que je suis marié, j’ai une petite fille. Mais je suis prêt à me battre avec d’autres moyens. Pourquoi faut-il que les tours du WTC s’écroulent pour qu’on s’intéresse aux compagnies offshore ? Il y a des moyens. Le monde tourne autour des pays riches. Ceux-ci ont les moyens de faire de la place aux autres. Si les riches se décidaient à se comporter un peu différemment, cela pourrait tourner mieux. C’est idéaliste ? Je sais.”

Tanovic a tellement explosé, qu’on repense à la mine bondissante du film. Et à l’homme couché dessus. “Ce n’est pas un homme, c’est la Bosnie” dit Tanovic, livrant sa clef du film. “On peut encore la sauver. Il faut revenir voir. S’il n’y avait pas mon film, on n’en parlerait plus. Pourtant, elle est belle l’idée de la Bosnie, l’idée d’une société non homogène. Mes amis sont catholiques, orthodoxes, juifs, agnostiques, musulmans. Le soldat bosniaque a un T-shirt des Stones pour tout uniforme, car nous, on partage les gens entre fans des Beatles et fans des Stones. Dites-moi quelle musique vous aimez, j’aurai bien une idée de qui vous êtes, plus précise que si vous que si vous me dites être catholique et belge.

C’est que belge, Tanovic l’est aussi. “Je suis arrivé, il y a sept ans, je ne parlais pas français, j’étais paumé, cassé par la guerre. Je suis très reconnaissant de l’accueil de la Belgique, ma femme est belge, mon bébé aussi. J’ai été accepté à l’Insas. La Belgique m’a donné la chance d’exister. Et je peux vous dire que la vie avec un passeport belge et celle avec un passeport bosniaque, ce ne sont pas les mêmes vies. Essayez de passer une frontière avec un passeport bosniaque…” Imagine.