Galeriste renommée, Susan Morrow (Amy Adams) vit avec un riche mari de plus en plus distant dans une superbe villa des hauteurs de Los Angeles. Près de la piscine, trône un "Balloon Dog" de Jeff Koons, tandis que sa dernière expo est assurée d’un beau succès. On peut y voir des corps de femmes obèses exposés comme de la viande. C’est à ce moment que Susan reçoit par la poste une copie de "Nocturnal Animals", roman écrit par son ex-mari, qu’elle n’a pas vu depuis 19 ans. La lecture de ce polar la remue, éveillant chez elle un questionnement sur les choix qu’elle a posés dans sa vie. Est-elle réellement heureuse ?

De "A Single Man", son premier film en 2009, Tom Ford a conservé un goût pour l’esthétisation appuyée. Photographie léchée, partition envoûtante, "Nocturnal Animals" nous plonge dans un univers totalement cinématographique. Et si la froideur et la distance sont toujours présentes, dans la façon de décrire le mal-être d’une femme qui sent sa vie se défaire sous ses pieds, Ford se plonge avec bonheur dans un film noir poussiéreux en plein désert texan. Il nous fait en effet sans cesse voyager entre le "réel" et le roman que lit son héroïne.

L’érotisation est à nouveau très présente - et ce dès la puissante scène d’ouverture, qui crée d’emblée le malaise -, mais la plastique des corps cède ici le pas face à la terreur pure, à mesure que l’on s’enfonce dans le récit enchâssé. Celui d’un homme (formidable Jack Gyllenhaal) dont la femme et la fille sont enlevées, violées et tuées par un trio de rednecks avinés. Rongé de douleur, celui-ci va mener l’enquête en compagnie d’un shérif aux méthodes très limites, campé par un Michael Shanon à nouveau génial, semblant sortir d’un film de Jeff Nichols. En tournant les pages de ce roman noir, Susan ne peut s’empêcher de se projeter - d’autant qu’Amy Adams joue aussi l’épouse assassinée - et tente de comprendre pourquoi son ancien mari lui dédie cette ode à la vengeance.

Entremêlant différents niveaux de lecture, "Nocturnal Animals" est d’une grande complexité narrative, où la fiction répond à la réalité, aux souvenirs, aux fantasmes. Et ce pour sonder les aspirations profondes d’une femme qui remet sa vie en question en prenant conscience du cynisme dans lequel elle a versé…

Comment ne pas voir là une réflexion propre à Tom Ford ? S’il adapte un roman de l’Américain Austin Wright, celui-ci livre en effet un second long métrage aux résonances très personnelles, où il interroge le processus de création artistique. Se posant résolument en cinéaste, Ford s’offre une échappée bien loin de son univers habituel, celui du commerce, de la mode, d’une beauté futile et de l’exploitation des corps féminins qu’il dénonce ici violemment. Le geste peut paraître schizophrénique, certes. Mais jamais pour autant Ford ne renonce à la beauté elle-même, construisant son film noir en véritable esthète, à la façon du David Lynch de "Mullholland Drive". Auquel, par son ambiance, son cadre, ses thèmes, "Nocturnal Animals" fait irrémédiablement penser.


© IPM
Scénario & réalisation : Tom Ford (d’après le roman d’Austin Wright). Photographie : Seamus McGarvey. Musique : Abel Korzeniowski. Avec Amy Adams, Jake Gyllenhaal, Michael Shannon, Laura Linney, Isla Fisher, Ellie Bamber… 1 h 56.