Au Guatemala, comme au Cambodge, les autorités ont massacré sans compter et les survivants peinent à faire leur deuil. Caméra d’or à Cannes.

Des os aux reflets cuivrés sont délicatement posés sur une table où l’on reconstitue un squelette, phalange après phalange, côte après côte. Tout à la fin, le crâne est déposé sur un coussin, le corps est complet.

Ernesto rédige, alors, les papiers, éteint la lumière et quitte son bureau. Ernesto est anthropologue et il fouille le charnier d’un grand cimetière de Guatemala City. Durant la guerre civile des années 80, les militaires venaient y jeter les corps torturés des opposants.

Une fois le squelette reconstruit, identifié, il est déposé dans un cercueil et remis à la famille.

Un jour débarque de sa lointaine campagne, une paysanne qui voudrait, également, retrouver ce qu’il reste de son Matteo. Lui aussi a été, arrête, torturé, assassiné, jeté dans un grand trou comme la plupart des hommes de son village de montagne, soupçonné de sympathie à l’égard des guérilleros. Alors qu’elle lui montre une photo de son mari entouré de rebelles, Ernesto, jusque-là affable mais professionnel, s’agite soudain. Sur ce cliché, il croit reconnaître son père dont il recherche la trace. Il montre sa photo de son paternel à la femme qui le reconnaît : "On le surnommait le boss", dit-elle. Ernesto ne se tient plus, sa surexcitation est maximale. Au mépris de toutes les procédures, il se précipite dans ce village pour entamer une excavation sauvage.

Une quête cruelle

Nuestras Madres ramène à la surface les heures sanglantes et tragiques de l’histoire du Guatemala, lorsque l’armée et les groupes d’extrême droite ont massacré, entre 82 et 85, des centaines de milliers de civils partout dans le pays. Toutefois, César Diaz ne convie pas les spectateurs à un cours d’histoire du Guatemala. Les deux seules allusions politiques sont une remarque de cette paysanne, descendante des Mayas, qui disait "se tenir à égale distance des soldats et des rebelles", et puis L’Internationale que chantent les amis de la maman d’Ernesto avant de découper son gâteau d’anniversaire.

Ernesto n’a jamais connu son père. Et il ne semble pas pouvoir trouver de répit, pas pouvoir quitter sa mère, pas pouvoir vivre sa propre existence tant qu’il n’aura pas retrouvé son corps pour pouvoir faire son deuil. De la Shoah au Cambodge, du Rwanda au Guatemala, Ernesto rend compte de cette quête universelle, obsessionnelle et cruelle. Car remuer ces corps n’est pas sans risque. Ernesto a fantasmé un héros d’autant plus facilement que sa mère, elle, s’est refusée à vivre dans le passé.

César Diaz signe une mise en scène où la détermination se mêle à la pudeur. Par exemple, dans une séquence, les femmes d’un village sont invitées à témoigner des circonstances dans lesquelles leur mari a disparu. Mais au lien d’entendre leurs voix, on regarde leurs visages, l’un après l’autre, tous muets mais tellement parlants, tous différents mais avec cette même tristesse dans le regard. C’est bouleversant de dignité. Il en va de même pour le témoignage de la mère d’Ernesto devant le tribunal : sec, sobre, d’autant plus glaçant.

Grâce à un scénario virtuose, à une réalisation délicate et subtile, à une direction d’acteurs qui fusionne avec humanité comédiens réservés et authentiques témoins , César Diaz signe un premier film poignant qui libère une émotion à fleur de peau, à fleur des rides creusées par la tragédie.

Sans effets, sans emphase, sans pathos, mais au contraire avec naturel et dépouillement, César Diaz met le spectateur à la bonne distance, universelle et humaine. Ce coup de maître d’une grande modestie méritait bien la Caméra d’or.

Nuestras Madres Drame universel De César Díaz Avec Armando Espitia, Emma Dib, Aurelia Caal Durée 1h17.

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