Nuits blanches pour film noir

Cinéma

FERNAND DENIS

Publié le

Nuits blanches pour film noir
© © Warner Bros

Memento´ fut, pour beaucoup, un choc, tant le réalisateur maîtrisait de façon époustouflante la conduite de ce scénario qui avançait à reculons. Pour savoir si l'homme était davantage qu'un virtuose de la caméra et du montage, il fallait attendre le film suivant. Si on reconnaît un grand réalisateur à l'adéquation de la mise en scène avec le sujet afin d'en tirer toute la substance, alors Chris Nolan fait partie du lot, `Insomnia´ en est la démonstration.

DOUBLE ENQUÊTE

Au départ, rien de plus classique - ou presque - qu'un inspecteur prestigieux débarquant dans un bled perdu des USA pour aider la police locale dans la recherche du meurtrier d'une jeune fille. Presque, car le bled est en Alaska, en plein été quand la nuit découche. Dormer - fallait oser pour `Insomnia´ - arrive avec son collègue sous le regard tout énamouré d'une très jolie inspectrice dont le travail de fin d'études portait sur une affaire criminelle résolue par notre homme. À la morgue, ses observations sont une impressionnante leçon, tant il cerne la personnalité de tueur rien qu'en scrutant le corps de sa victime. La découverte de son sac lui offre l'occasion, en manipulant les médias locaux, de tendre un piège. Mais, profitant du brouillard, le suspect s'échappe. Au cours de la poursuite, Dormer abat froidement son collègue, faisant porter le meurtre sur le fuyard. C'est qu'il est, lui-même, traqué par la police des polices, laquelle avait persuadé son partenaire de dénoncer ses méthodes peu orthodoxes. La jeune policière se voit chargée de cette triste affaire alors que le spectateur a droit à deux enquêtes pour le prix d'une.

Dans l'une Dormer est chasseur, dans l'autre gibier. Voilà qui lui fait des points communs avec le meurtrier de la jeune fille, tous les deux sont mal embarqués mais, en s'associant, ils pourraient s'en sortir en faisant porter le chapeau par un troisième.

DOUBLE CONFRONTATION

Ce film de Christopher Nolan est bien comme le précédent: vertigineux. Et sa botte secrète est à nouveau le montage. On est en été en Alaska, l'obscurité ne tombe jamais. Incapable de s'endormir, Dormer rumine les événements terribles auxquels il a assisté, participé. Au fil des nuits blanches, son esprit s'assombrit, sa raison est traversée de flashes, d'hallucinations, de souvenirs, de remords qui surgissent comme la bête immonde à la fin des films fantastiques.

Le rapprochement progressif du policier et de l'assassin est fascinant à plus d'un titre, car ce sont des professionnels du crime, l'un dénoue les affaires, l'autre les imagine en tant qu'auteur de polars.

C'est dire la partie fine qu'ils se jouent, d'autant plus troublante qu'ils partagent la même philosophie: la fin justifie les moyens. Tout comme il a perdu la conscience du jour et de la nuit, de l'activité et du sommeil, Dormer a perdu le sens du bien et du mal. Il a passé une ligne dont on ne revient pas, comme l'assassin qu'il traque, son double en quelque sorte car c'est lui-même qu'il poursuit.

Vertigineuse, la réflexion n'empêche jamais le polar de fonctionner au premier degré avec ses cascades - les plus belles sont naturelles -, ses poursuites dont une inoubliable sur des troncs d'arbre descendant le fleuve, et sans coup de théâtre bideux.

Et puis il y a l'affrontement des deux comédiens, de deux icônes, de Pacino en plein emploi et de Williams à contre-emploi, le choc de deux styles, deux présences, deux voix fabuleuses. Un rien trop jolie, Hillary Swank n'en reste pas moins crédible dans ce film fascinant qui, chose rare dans les polars, adopte un point de vue moral fort, et sans ambiguïté. Pour Chris Nolan, la fin ne justifiera jamais les moyens.

© La Libre Belgique 2002

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