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marie baudet

Chorégraphie et cinématographie sont deux formes d'écriture, deux graphies. Où et comment se rejoignent-elles ? Pour Thierry Knauff, cinéaste (auteur et réalisateur aussi, entre autres, de "Wild Blue", "Baka", "Seuls"), la jonction est ailleurs. "Il y a le temps de la scène et le temps du film. D'emblée, il est clair que ce que nous tentons, c'est un film, pas une captation. Chaque discipline a ses possibilités, ses limites, ses artifices, et ce ne sont pas les mêmes qui sont en oeuvre. Quand on assiste à un spectacle, la mise en scène consiste à diriger le trajet de l'écoute, du regard, de la perception, alors que tout est là tout le temps - d'attirer l'attention vers tel ou tel point. Le cinéma permet la fragmentation; on peut se focaliser sur un doigt, un mouvement de la joue, ou perdre le corps dans l'espace. Mais il s'agit toujours d'organiser la perception. Les mêmes choses sont possibles mais différemment. C'est ce qui est toujours négligé lorsqu'il y a captation, on est dans le ni-ni : ni spectacle ni cinéma. Mais dans la réduction à force de nier ce que ça a de spécifique, comme si l'image "de" valait "pour". Ici, on tente autre chose. Avec les moyens du cinéma. Oublions Michèle Noiret et Thierry Knauff, pour retenir une femme, un corps. Pour nous demander de quelle manière cette oeuvre - voulue ouverte, accueillante - nous touche."

Alors que théâtre et danse utilisent volontiers le mot "création", Thierry Knauff ne l'emploie jamais en cinéma. "Un film, pour moi, est la trace d'une expérience, au sens de tentative, et d'expérience de vie. J'y vois même un rapport à la science. Il y a une dimension très physique au coeur de mon travail, c'est ma réponse au virtuel. Bien sûr, le cinéma est bourré d'artifices, mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit toujours de corps, avec leurs trajets, leurs limites, leurs épuisements... Ce qui compte, c'est : est-ce qu'on est touché ? La sensation, l'émotion, éventuellement le sens."

Quelle réponse le cinéma peut-il apporter à l'abstraction de la danse ? "C'est grâce au corps que les deux peuvent se rejoindre - je dis ça alors qu'a priori, je voyais plutôt leur lien dans la musique..."

Documentaire, fiction ? Films pour aficionados de la danse, voire du travail de Michèle Noiret ? Thierry Knauff n'a que faire des catégories, voire s'en détache autant que possible. "Il ne s'agit pas de films sur la danse ou de films de danse - ce serait encore une fois une réduction -, mais de films avec." Toujours le lien.

A l'origine d'ailleurs, la chorégraphe et le cinéaste se trouvaient simultanément invités, à Poitiers, dans le cadre d'une manifestation autour des formes brèves. Il est allé voir son spectacle. Un échange est né, "ces films en sont les premières traces". Pour autant, rien ne sert de nier les contingences propres à chacune de ces disciplines, de ces pratiques. "Mais elles concernent toutes deux des corps au travail, des temps différents soumis à des horaires communs. En théâtre ou en danse, il n'est pas rare de passer deux à trois mois sur un projet de spectacle. Au gré des représentations, le retravail reste possible et nécessaire. Au cinéma, c'est plus condensé; pour des films comme ceux-ci, on travaille en dix, quinze jours, avec une équipe très nombreuse, atomisée, dont chaque membre est un interprète du film."

En pratique, "chaque soir, avec Antoine-Marie Meert, chef op, on élaborait une composition lumière, chaque matin, nous la proposions à Michèle. Tout le monde se préparait. E t puis, on tournait au maximum trois prises, souvent une seule. En étant toujours prêt à l'imprévisible, dans une adaptation mutuelle constante. Il y a donc un canevas : une proposition convenue, commune, à partir de laquelle nous allons, pendant le temps du tournage, avec tous les interprètes - les membres de l'équipe - varier. C'est l'intérêt. Pourquoi consacrer tant de temps et d'énergie à faire quelque chose qu'on sait déjà ? La répétition ne m'intéresse pas. Ce qui m'importe, c'est l'imprévisible, aller de surprise en surprise, l'idée de variation continue, qu'on ne soit pas dans l'attendu - comme une invitation à renouveler la perception. Chacun au gré de son travail tente d'attirer l'attention (la tension) vers des sensations, des émotions qui lui sont chères, toujours avec l'espoir qu'elles auront un écho chez celui ou celle qui les reçoit."

Un écho pour le corps, la lumière, l'ombre, le silence, les univers sonores, "des données tout le temps présentes mais continuellement niées. Si, déjà, ces films permettaient de s'en souvenir, ce serait pas mal."

"Solo" et "A mains nues" sont montrés, ensemble, dans le cycle "Filmer la danse", à Flagey. Soit "dans un circuit et des conditions plus ou moins conventionnels, malgré la catégorisation ambiante, les tendances à réduire à, les discours sur... Dans un contexte où, aujourd'hui, les films ont une durée de vie de trois semaines, c'est formidable, sourit Thierry Knauff. Je crois à l'addition des lieux, des occasions, des publics".