En 130 minutes de divertissement multi-genres, Bong Joon Ho livre son regard sur l’état du monde et des hommes. Le film de l’année vient de Corée.

Appuyés sur un WC posé sur le large rebord d’une micro fenêtre, deux ados cherchent du réseau. Il suffit d’un plan à Bong Joon Ho pour plonger le spectateur dans le quotidien d’une famille coréenne précarisée et claquemurée dans quelques mètres carrés. Elle a dû connaître des jours meilleurs, si on en croit une médaille olympique, mais aujourd’hui leur dèche est profonde et leur débrouille permanente. Un jour, papa, maman, et leurs deux enfants plient des boîtes à pizza. Le lendemain, le garçon se voit proposer par un copain d’école de le remplacer pour donner des cours d’anglais à la gamine d’une famille riche. D’une heure à l’autre, il passe de son cloaque à une villa sublime, un havre de paix aux lignes pures et au jardin zen.

L’odeur de la lutte des classes

Comme il inspire confiance à la gentille et naïve maîtresse de maison, le jeune professeur particulier suggère de confier à une prestigieuse arthérapeute - qui n’est autre que sa sœur - le gamin perturbé de la maison que sa mère prend pour un futur Basquiat. Il ne s’arrête pas en si bon chemin et manœuvre, manigance, manipule pour faire engager son père comme chauffeur et sa mère comme gouvernante, sans que ses employeurs ne se doutent qu’une famille complète est à leur service.

Cette idée suffirait à certains pour faire tout un film. Chez le réalisateur de The Host et Snowpiercer, il s’agit d’une simple mise en place jubilatoire. Bong Joon Ho fourmille d’idées et il a toujours une scène d’avance, le spectateur ne voit jamais où le film l’emmène. Il ne sait même pas dans quel genre de film il est embarqué. Est-ce une comédie ou un thriller ? Bong Joon Ho a le sens de l’humour et du suspense. Mais au-delà des péripéties, au-delà de la tension dramatique, au-delà de la multiplication des genres, se dessine une peinture de la lutte des classes comme on ne l’a jamais vue. Elle n’est pas idéologique, politique ou misérabiliste, mais bien olfactive.

Dans l’intimité de la maison où cohabitent les deux familles, c’est à l’odeur qu’elles se distinguent l’une de l’autre. Le point de vue est totalement inattendu et pourtant, ne dit-on pas que ça sent la misère ou que ça pue le fric.


Pas de discours, de la mise en scène

C’est qu’il ne s’agit pas, ici, d’opposer gentils pauvres et méchants riches. L’approche est bien plus subtile et guidée par le titre : Parasite. Qui sont les parasites ? Les pauvres qui s’infiltrent en catimini dans cette maison ou bien les riches, incapables de se débrouiller seuls ?

Bong Joon Ho ne se laisse pas enfermer dans une dialectique "PTB", les vilains riches et les bons pauvres; il affronte plutôt les réalités de la cohabitation. Les uns occupent tout l’espace et les autres sont quasi invisibles, et ne sont donc repérables qu’à l’odeur, ce qui donne droit à plusieurs scènes mémorables. Car on n’est pas au meeting mais au cinéma : pas de discours, rien que de la mise en scène.

Ainsi, pour illustrer la différence de perception, , une forte pluie est vécue par les riches comme un moment heureux qui va rafraîchir l’air et soulager la pelouse alors que les pauvres paniquent car si elle dure un peu trop longtemps, leur sous-sol sera complètement inondé. Au-delà des réalités des protagonistes, Bong Joon Ho démontre que le réchauffement climatique impacte bien plus les uns que les autres.

Pourtant, on n’est jamais dans un film à thèse mais toujours dans un palpitant divertissement de 130 minutes qui passent comme 130 secondes. Ce n’est qu’à la réflexion qu’apparaissent les niveaux d’un film lumineux sur l’état du monde, la condition humaine et la situation particulière de la Corée. Les deux blocs de la maison se transformant en métaphore de la péninsule coréenne divisée en Nord et Sud.

Il y a tant à dire, de l’idolâtrie coréenne à l’égard des USA à la qualité des acteurs, tous formidables et plus encore le père pauvre Song Kang-Ho et la mère riche, Chang Hyae Jin, d’une complexité naturelle absolument sidérante.

On n’oubliera jamais, non plus, la fin. On ne la divulgâchera pas mais elle est aussi virtuose que déchirante, car le spectateur ne s’y trompera pas.

Une Palme d’or et un chef-d’œuvre.


Parasite Chef-d’œuvre De Bong Joon Ho Scénario Bong Joon Ho, Han Jin-Won Image Hong Kyung-Pyo Décor LeeHa-jun Avec Song Kang-Ho, Lee Sun-kyun... Durée 2h12

© IPM