Un film magnifique. Magnifique et chimique car "Paterson" enclenche une réaction. Le film ne se raconte pas, ne s’analyse pas, ne se contextualise pas; il agit et réagit. C’est un film qu’on sent, un film qui bat comme un cœur, lentement.

Paterson est le nom d’un chauffeur de bus. Tous les matins, il se réveille sans réveil, à 6h10. Il dépose un baiser délicat sur l’épaule de sa femme. Parfois, elle ouvre un œil. Souvent, elle ajoute qu’elle vient de faire un rêve formidable. Qu’ils avaient des jumeaux. Ou que son homme trônait sur un éléphant argenté dans la Perse antique. Une femme de rêve qui fait des rêves. Logique.

Même leur bouledogue anglais ne perd jamais Godshifteh Farahani de vue. Chez elle, tout hypnotise la caméra : sa voix, ses sourcils, sa peau cuivrée, ses yeux noirs, ses dents blanches - elle est très noir et blanc - et ses beaux cheveux bouclés. Dire que ces connards de mollahs iraniens voulaient en priver la terre entière.

Damned, ça déraille, on n’est pas du tout dans le ton. Il n’y a pas de violence à Paterson (c’est aussi le nom de la ville du chauffeur de bus , facile et rigolo). Il n’y a pas de drame dans le film. Enfin si, un carnet de notes est réduit à l’état de confetti par un chien jaloux. Et c’est déchirant ( facile, mais comment résister ?). Hors de ce climax, le film est calme, tranquille, indolent, routinier, casanier. Paterson se lève tous les jours à la même heure. Il commence un poème avant de prendre le volant de son bus 23, mange son sandwich amoureusement préparé par sa femme et poursuit son poème dans le même parc devant une impressionnante cascade. Il revient en fin d’après-midi à sa petite maison où sa femme est en train de repeindre les tentures. Ou le rideau de douche. Ou une porte. Ou sa robe…. ll s’en va terminer son poème au garage dans un micro bureau, une pointe d’angoisse au ventre, c’est que l’imagination culinaire de Laura est débordante. Lorsque le soleil s’est couché, que les néons égaient la nuit, il part promener son chien, toujours le même circuit, passant par le même bar.

A part cela, RAS. Ces deux-là vivent d’amour et de cupcakes. Dans le bus de Paterson, rien que de très normal également. Mais les conversations de passagers, c’est parfois divertissant, touchant, instructif. On apprend qu’un grand anarchiste italien a séjourné à Paterson, Allen Ginsberg aussi. Pas d’accident mais un incident, une panne électrique immobilise ce véhicule dont le chauffeur embarque les spectateurs au-delà de l’horizon de la monotonie. Un endroit doux, affectueux, poétique. Sacré défi au cinéma.

La poésie de Jarmusch n’est pas intimidante, elle est simple comme le dessin d’un enfant. Il suffit d’imaginer ces milliers de molécules qui s’écartent à notre passage, de mettre en scène l’existence d’une boîte d’allumettes - Paterson les utilise encore et par ailleurs il n’a pas de téléphone portable. Ce petit déplacement, cette petite étincelle, ces petits mots suffisent à voir la vie d’un autre angle.

Paterson, ville américaine postindustrielle, dégage alors une atmosphère, son dépôt de bus affiche une patine, ce petit chemin du boulot recèle un charme inouï. Ce qui est banal se met à vibrer.

Il faut de sacrés bons acteurs pour enclencher la réaction chimique, pour faire passer. A commencer par Adam Driver, lequel s’imposait sur son seul nom dans le rôle d’un bus driver.

On prend plaisir à les regarder. A écouter leur petite musique, chargée d’ironie chez un contremaître geignard, de théâtralité chez l’amoureux éconduit, d’expérience dans la moue du patron du bar. On comprend mieux pourquoi Paterson vient y boire une bière tous les soirs. Ces acteurs sont des passeurs d’émotions, de sentiments, de fou rire même avec juste un chou de Bruxelles ou une exclamation "aha". Des passeurs d’envies. D’un film comique d’Abbot et Costello, d’un livre d’Emily Dickinson (qui a inspiré le dernier Terrence Davis), d’un poème de William Carlos Williams à lire de préférence dans le texte car "lire un poème traduit, c’est comme prendre une douche avec un imperméable". Ce sont autant d’outils pour fissurer la routine et enchanter le quotidien, de quoi démentir la loi du 7e art qui prétend qu’on ne fait pas de bon film avec de bons sentiments. Jim Jarmusch fait même un chef-d’œuvre.

C’est pour vivre des moments pareils qu’on va au cinéma.


© IPM
Réalisation, scénario : Jim Jarmusch. Images : Fred Elmes. Avec Adam Driver, Golshifteh Farahani, Marvin… 1h55