Le 18 juin 1815, un jeune clairon anglais parcourt, hagard, le champ de bataille après la défaite de Napoléon à Waterloo. Il rentre à pied à Manchester, rejoindre sa famille qui crève de faim depuis le vote des Corn Laws, lois interdisant l’importation de céréales étrangères pour protéger les riches propriétaires terriens britanniques. Pour célébrer sa victoire, le duc Wellington et sa famille reçoivent la coquette somme de 750 000 livres, tandis que l’un de ses généraux est nommé dans le nord de l’Angleterre, où la révolte gronde dans la région de Manchester…

Le 18 août 1819, une foule paisible d’environ 70 000 femmes, hommes et enfants se réunit à Manchester, sur l’esplanade de St-Peter’s Fields. Ces travailleurs des filatures du Lancashire sont venus écouter le célèbre orateur Henry Hunt (Rory Kinnear), lors d’une manifestation pour le suffrage universel. Apeurés, les magistrats de la ville décident de faire charger deux régiments de cavalerie sur la foule désarmée. Au lendemain de cette intervention qui fit une quinzaine de morts et 600 blessés, les journalistes parlent en une du "massacre de Peterloo", en référence à la bataille de Waterloo qui, quatre ans plus tôt, mettait un terme à une guerre qui mena à la famine une partie des classes populaires britanniques… Régent du royaume depuis la folie du roi George IV, le prince de Galles salue cette intervention au nom de la "tranquillité", alors que le fantôme de la Révolution française et la peur de la république sont dans toutes les têtes de l’aristocratie britannique…

Cet épisode peu glorieux de l’Histoire d’Angleterre est très peu célébré outre-Manche, alors qu’il donna par exemple naissance au journal The Guardian. Pour mettre en lumière ces événements, Mike Leigh a effectué un énorme travail de recherche. Dans les archives, il a retrouvé les discours des leaders politiques de l’époque, qu’il retranscrit le plus fidèlement possible, jusque dans l’utilisation de la langue anglaise du XIXe siècle et de son vocabulaire désuet. Tandis qu’il décrit de façon très (trop) détaillée l’enchaînement des événements, du côté des insurgés comme du pouvoir, qui mèneront au massacre.

Cette approche quasi naturaliste correspond bien au cinéma du réalisateur de Naked ou de Secrets and Lies, tout comme cette volonté de se placer toujours aux côtés des humbles et des démunis. Malheureusement, elle entre quelque peu en contradiction avec la lourde reconstitution historique. C’était moins flagrant dans Mr Turner en 2014, mais Leigh se montre ici moins à l’aise pour laisser éclater à l’écran la liberté de son cinéma. En effet, malgré la légitimité du propos, le cinéaste signe malheureusement un film historique trop ampoulé, manquant de vie et de souffle. Surtout, inspiré par les grands carciaturistes de l’époque, Mike Leigh surprend par une caractérisation très appuyée de ses personnages (à travers un casting de "gueules" pas possibles), qui place le peuple dans l’image traditionnelle des miséreux, face à des aristocrates décadents.


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"Peterloo", drame historique de Mike Leigh. Scénario Mike Leigh Avec Rory Kinnear, Maxine Peake, Neil Bell… Durée 2h34