ENTRETIEN

C'était en 1993, et le public occidental découvrait, ébloui, «Adieu, ma concubine», un film somptueux embrassant le destin historique de la Chine au XXe siècle à travers celui, particulier et tragique, de deux chanteurs d'opéra. Premier cinéaste chinois à obtenir la Palme d'or à Cannes, Chen Kaige poursuivait sa plongée dans l'histoire de son pays à la faveur de «Temptress Moon» et «L'Empereur et l'assassin» - deux films curieusement ignorés des distributeurs belges.

Il faudra donc une malheureuse parenthèse anglo-saxonne («Killing me softly») pour que l'on revoie un de ses films sur nos écrans, avant, aujour- d'hui, «Together», une oeuvre en forme de retour aux sources. Si la quête de ce père et son fils violoniste, partant pour Pékin dans l'espoir d'y connaître des jours meilleurs, a des contours modestes, elle n'en ressasse pas moins diverses obsessions du réalisateur. Un cinéaste qui, de passage à Bruxelles, nous expliquait en quoi cette histoire l'avait touché...

«J'ai été inspiré par une histoire vraie que j'avais vue à la télévision, entame Chen Kaige. On y voyait un père emmener son fils à Pékin afin d'apprendre le violon. Si la fin de leur histoire différait de celle du film, elle ne m'en a pas moins ému. D'autre part, et même s'il s'agit effectivement d'un film modeste, leur histoire me permettait d'aborder d'importants changements traversés par la société chinoise.»

Petite et grande histoire se superposent donc. Difficile, du reste, de ne pas voir dans la relation père/fils se nouant à l'écran quelque évocation de celle, tumultueuse, ayant lié le réalisateur à son père. Chen Kaige dut, au plus fort de la Révolution culturelle, accuser son père devant les gardes rouges, avant d'être lui-même condamné à la rééducation à la campagne.«Together» pourrait alors être considéré comme l'histoire de leur réconciliation. «Ce n'est qu'une fois le film terminé que j'ai réalisé avoir rendu un hommage inconscient à mon père, poursuit Chen Kaige. Certains liens sont manifestes: le fait d'avoir choisir une gare pour terminer leur histoire fait écho au fait que mon père m'avait accompagné à la gare pour me voir partir en train lorsque j'ai été envoyé à la campagne. Et les mots que le fils finit par dire à son père dans le film sont ceux que j'ai pu dire moi-même à mon père le moment venu. La relation père fils est essentielle; ce dont je suis le plus heureux, c'est que, au bout du compte, mon père et moi ayions pu la rétablir...» Au-delà de destins singuliers, c'est la société chinoise en marche que scanne le réalisateur. Avec moult nuances. Si plane sur le film l'ombre de la Révolution culturelle, à travers une génération sacrifiée - «la plupart des gens de ma génération ont le sentiment d'être perdus, et ne se voient aucun avenir» -, les lendemains sont ceux de toutes les incertitudes. «Quelle que soit la culture dont on est issu, on est toujours enclin à penser que les choses allaient mieux par le passé. Si je ne suis pas fou de notre passé récent, je déplore la disparition d'un certain style de vie chinois. Nous sommes au coeur d'un dilemme, sans savoir vraiment quelle attitude adopter... Il y aurait tant à dire sur l'occidentalisation progressive de la Chine. Ce pays doit être modernisé, il n'y a plus le choix, même si c'est un processus difficile, où se côtoient bonnes et mauvaises influences. Bien sûr, il y a le désir d'apprendre plus de l'Ouest et de voir le système politique changer, c'est tout à fait clair. À cause de la taille du pays et de sa population, la démocratie viendra en Chine, mais à très long terme...»

Quant à la période de transition? «La Chine est un pays sans équivalent. Nous avons une économie de marché très forte, une économie capitaliste avec une idéologie communiste. Le communisme n'est plus vraiment un problème, mais bien la justice sociale. C'est le nouveau sujet, pour nous cinéastes. Nous avons vu tant de gens soutenir les réformes uniquement parce qu'elles leur profitaient. Comme cinéaste, il faut savoir rester à l'écart, apprécier l'ensemble avec sa perspective et sa dignité propres. C'est le principal. Trop d'artistes deviennent des célébrités et ne soucient plus des évolutions de la société. Et c'est terrible...»

© La Libre Belgique 2003