Entretien

Le film s’appelait “Kamikaze”. Pourquoi avoir changé de titre ?

Ph. Faucon. C’est un titre qu’on m’avait proposé, mais je trouvais que ça avait un côté racoleur qui ne correspondait pas à mon cinéma. Un des producteurs a proposé "La désintégration", et j’ai tilté tout de suite, car je me souvenais d’avoir entendu ce mot dans la bouche de jeunes de quartiers, qui parlaient de leur situation avec une dérision un peu amère.

Quel est votre regard sur l’intégration ?

Y. Azzouz. Si on te demande de t’intégrer, c’est automatiquement que tu ne l’es pas, qu’on t’a exclu

K.Laadaili. Il y a aussi une question de pigmentation. A un Polonais qui vient d’arriver, qui ne parle pas français, qui ne connaît pas la culture française, on ne posera pas ce genre de question. En France, le Maghrébin n’est pas très à la mode Inconsciemment, dans l’esprit des gens, le méchant, c’est l’Arabe.

R. Debbouze. Dans le film, si Ali avait vu au moins une porte s’ouvrir, il se serait senti vraiment Français. Mais comme on ne lui donne accès à rien, il commence à avoir un dégoût de la société Ph. F. En général, l’intégration est d’abord un problème social. Quelqu’un qui a pu se faire une place, qui a trouvé un travail, a un logement, dira : "Je suis intégré, même s’il m’arrive d’être regardé de travers." Avec la crise, les choses s’aggravent. Je connais un certain nombre de gens d’origine nord-africaine ou africaine qui ont fait 4-5 ans d’études et se retrouvent gardiens de parking ou agents de sécurité. Effectivement, chez ces gens-là, il y a une déception, parfois une aigreur

Vous prêtez au prédicateur un discours presque séduisant…

R.D. C’est gênant, car ses arguments sont réels. On a honte d’être d’accord

Ph.F. Ces manipulateurs disent à ceux qu’ils approchent : "Regarde autour de toi. Tu traînes toute la journée, ton frère deale du shit, ton grand frère est défoncé, ta sœur se prostitue, tes parents sont out Et on te fait croire que tu es Français !" Face à ce discours, c’est très compliqué de répondre que ce n’est pas vrai. Ces gens-là ont un discours qui porte un fond de vérité, qu’ils pervertissent pour parvenir à leurs fins. Ils savent appuyer là où ça fait mal, parce que ces jeunes, ils les connaissent mieux que personne. Ils sont les derniers à s’intéresser à eux. Y.A. Moi, ce que j’aime, c’est que ce n’est pas un film qui va me dicter ce que je dois penser. Chacun trouvera sa manière de l’interpréter. Ph.F. A mon sens, le vrai cinéma est celui qui pose des questions sans y coller des réponses, fatalement trop réductrices. C’est un cinéma fait de vrais personnages, dans toute leur complexité, voire leurs contradictions.

Pensez-vous que la banlieue soit souvent caricaturée à l’écran ?

Y.A. Si vous regardez sur mon CV, vous verrez que c’est le 2e Djamel et le 2e endoctrineur que je joue. Je pense pourtant, en tant qu’acteur, pouvoir interpréter autre chose ! Quand je me suis inscrit dans une école de théâtre, c’était peut-être naïf, mais je ne pensais pas être confronté à ces problèmes Ph.F. Lors du casting, 9 comédiens sur 10 m’ont dit : "Chaque fois que je vais à un casting, tous les personnages de salafistes, c’est pour moi. Ma scène, c’est le mec de la garde à vue, celui qui donne un coup de couteau ou arrache un sac." Et dans des façons de raconter cela consternantes, douloureuses pour eux. Tu sentais chez eux une déception, une envie de crier.

Le film est très pessimiste, presque désespéré…

Ph.F. On vit dans des sociétés de plus en plus inégalitaires, à deux ou trois vitesses, qui produisent donc de vrais risques. Quand on entend un ministre de premier plan dire à propos des Arabes : "Quand il y en a un, ça va, c’est quand il y en a plusieurs qu’il y a des problèmes", on se demande vraiment dans quelle société on vit. Le film est une alerte. Il est perturbant, dérangeant intentionnellement. Il dit : attention !