"Le Chant des hommes" raconte une grève de la faim de sans-papiers étrangers. Les réalisateurs ont fait appel à des artistes, eux-mêmes migrants. Plusieurs d'entre eux nous ont livré leur histoire, qui rejoint parfois celle de leurs personnages.

Dans "Le Chant des hommes", Pitcho joue Super. Super, le réfugié congolais qui a quitté son pays pour des raisons religieuses : il était chrétien dans une famille de marabouts, bref voué à la mort. "Ce n’est pas ce que j’ai connu. Moi, je suis arrivé en Belgique à six ans, témoigne l’acteur, mon père y était réfugié politique" - du genre qui n’a pas sa langue en poche. A l’époque, Mobutu régnait encore sur le Zaïre.

Le choc se révèle énorme pour le petit garçon. "Je devrais voir un psychologue pour cela, sourit-il, parce que, quand j’ai posé le pied en Belgique, je ne me suis plus rappelé de rien du Congo, comme si mes souvenirs avaient été supprimés de mon cerveau. J’ai en revanche des souvenirs très précis de mon arrivée ici, des lumières, de la propreté des rues, des gens qui étaient blancs", raconte-t-il.

"Je suis retourné au Congo 20 ans plus tard. J’ai eu ce sentiment très profond que j’avais un pays qui m’avait adopté, la Belgique, mais que j’avais aussi ma terre. Je suis arrivé le soir, il faisait noir et je ne voyais rien mais, tout d’un coup, les odeurs, les bruits, le contact de l’air sur ma peau m’étaient familiers…" Ses retrouvailles dopent sa curiosité, son envie de connaître le Congo, "pas de m’y installer". "Mes prétentions ont été cassées. Je me suis rendu compte que la manière de voir les choses était très différente quand on n’a pas grandi là-bas", dit-il. "Je me suis aperçu que je n’étais ni d’ici ni de là-bas, mais que je pouvais faire le pont entre les deux. Pourquoi choisir puisqu’au final on est multiple ?"

Le rap plutôt que la politique

Mais cette réflexion, aujourd’hui mûrie, il a mis du temps à la verbaliser. Adolescent, Pitcho grandit plutôt isolé. "Je me suis senti rejeté, pas assez représenté, j’avais du mal à me dire que j’étais belge", se souvient-il. "Je n’ai eu ma carte d’identité qu’à 26 ans. Mais quelque chose s’est ouvert quand j’ai eu la possibilité d’aller une première fois en Afrique."

Lui, n’est pas tenté par une carrière politique. "Je m’y intéresse mais, parce qu’elle a volé mon père, je pense que le sacrifice est trop lourd à porter." A Bruxelles, il s’épanouit dans le rap puis le slam, s’aventure sur les planches de théâtre. C’est alors qu’"on m’a proposé de passer un casting pour Peter Brook, que je ne connaissais pas du tout ! J’ai eu la chance d’avoir été pris, j’ai fait le tour du monde" avec la pièce "Tierno Bokar", puis avec "Sizwe Banzi est mort".

Mary Jiménez et Bénédicte Liénard le contactent. "Je venais de terminer le tournage de ‘Waste Land’ de Pieter Van Hees et je m’étais décidé à essayer de faire du cinéma."

"Le Chant des hommes" le séduit : "c’est un film sur les sans-papiers mais aussi sur l’intégrité. C’est là où cela résonne vraiment en moi. Jusqu’où est-on prêt à se battre pour les autres ? A quel moment profite-t-on d’eux pour servir ses propres intérêts ? Ces questions me touchent." Le voilà donc, lui le réfugié bien portant, dans la peau d’un sans-papiers en grève de la faim. Le régime alimentaire que les acteurs ont dû suivre tous ensemble sur le tournage "nous a soudés dans la galère", rit-il. Mais aussi, "ce qui pousse les gens à être soudés, c’est le projet en soi. La problématique des sans-papiers restera après nous, ce qu’on fait est plus grand que nous et en prendre conscience nous a liés."