ENTRETIEN

À CANNES

Quelques millimètres. A peine le regard bleu de David Cronenberg s'est- il incliné de quelques millimètres pour passer au ras des sourcils que son visage accueillant est devenu naturellement inquiétant. Après avoir fait les beaux jours de Cannes dans son volet `scandale´ - son film `Crash´ et sa palme à `Rosetta´ -, le plus fameux réalisateur canadien était cette année en compétition avec son dernier film `Spider´, un voyage épuré, complexe et classique en apparence à travers la schizophrénie. L'occasion d'un entretien passionnant sur l'obsession de la maladie qui parcourt toute son oeuvre. Qu'est-ce qui fait courir David?

`Spider´ raconte comment un enfant devient schizophrène à la suite d'un drame familial. En voyant votre filmo, on peut s'interroger sur votre enfance...

Je n'étais pas comme Spider (rires). Mon enfance fut heureuse et agréable. C'était dans les années 40-50, mes parents étaient très gentils, ma mère était pianiste et mon père écrivain, il y avait beaucoup de livres et de musique à la maison. Ma soeur était danseuse de ballet, maintenant elle s'occupe des costumes dans mes films. C'était une enfance idyllique.

Vous intéressiez- vous aux mouches, aux araignées?

Oui, je m'intéressais aux insectes, j'avais une collection de papillons mais rien d'anormal. En tout cas, je ne les torturais pas.

D'où vient votre intérêt pour la maladie, ce thème que vous creusez film après film?

C'est ma façon de montrer combien la vie est fragile. Nous pensons que nous sommes solides, c'est même une nécessité de le croire pour bien fonctionner. Mais, à tout moment, notre vie peut être radicalement changée par la maladie, un accident économique, un attentat, la guerre. Moi, je m'intéresse au corps et à la façon dont notre société le désarticule. Comme Schopenhauer, je pense que tout ce qui est dans notre cerveau est d'abord passé par le corps. Ça paraît évident mais, pour Descartes et Kant, le corps doit être séparé de l'esprit. Ils ne s'intéressent d'ailleurs qu'à l'esprit. Je crois que la raison pour laquelle la culture occidentale sépare le corps de l'esprit c'est qu'elle ne peut accepter la mort.À travers l'étude de la maladie - et personnellement je ne fais pas de distinction entre maladie physique et maladie mentale -, j'essaie de découvrir la relation entre le corps qui nous est donné et la réalité que nous construisons, cette façon de changer notre corps. Notre corps est notre réalité. Changer notre corps, c'est changer notre réalité. Il ne s'agit donc pas d'une fascination morbide mais d'une exploration de l'être humain.

Dans cette perspective, quel point particulier vous intéressait dans `Spider´?

La mémoire. C'est un film qui s'interroge sur la nature même de la mémoire. La mémoire est quelque chose que nous inventons, que nous créons. Ce n'est pas comme si nous avions une caméra vidéo dans la tête, des documents archivés dans notre cerveau. La maladie me permet d'explorer la condition humaine, c'est ma principale motivation pour faire du cinéma.

La maladie, mentale ici, est-elle un moyen pour vous de vous interroger sur la normalité?

Oui, car c'est nous qui décidons de ce qui est normal ou pas. Si nous considérions que Spider est normal, eh bien il serait normal. D'ailleurs, la normalité recouvre des réalités bien différentes d'une époque à l'autre, d'un pays à l'autre, d'une personne à l'autre. Ce qui est normal et acceptable pour l'un ne l'est pas pour l'autre. En tant qu'artiste, j'observe les extrêmes car ils nous permettent de mieux comprendre notre normalité.

Parallèlement à la schizophrénie, le film aborde le thème de la maman et la putain, pour le dire comme Jean Eustache. Le thème vous intéressait-il aussi?

Non, c'est un concept catholique, cela ne fait pas partie de ma culture, je ne crois pas qu'on le voie apparaître dans mes autres films. Mais bien sûr c'est quelque chose qui a affecté les mentalités. Pendant l'ère victorienne notamment, la femme était considérée comme une déesse. Comment pouvait- elle simultanément être sexuelle, érotique, physique? Résultat, l'épouse était un être intouchable et les hommes allaient au bordel pour le sexe. C'est une division artificielle imaginée par la religion catholique, et identifiée par Freud, qui explique de façon limpide ce split schizophrénique.

Le film semble avoir une fin fermée. Mais en réfléchissant, elle peut très bien être ouverte.

Absolument. La mère de Spider s'est peut-être suicidée. Comme il était fâché avec elle, Spider s'est senti coupable. Parfois, les enfants se sentent coupables de choses pour lesquelles ils n'ont strictement rien à voir.

© La Libre Belgique 2002