Un mois après "La vie d’Adèle", voici une nouvelle adaptation épatante d’une bande dessinée. Si "Le bleu est une couleur chaude", de Julie Maroh, était un ouvrage relativement confidentiel, "Quai d’Orsay" fut un gros succès. Le scénario d’Abel Lanzac et le trait de Christophe Blain débouchaient sur un chef-d’œuvre, tant la matière avait trouvé son médium pour une plongée dans l’envers du décor politique, à l’intérieur du cabinet d’un ministre des Affaires étrangères haut en couleur : Alexandre Taillard de Worms.

Celui-ci vient d’engager Arthur Vlaminck, le chargeant de l’essentiel à ses yeux : le langage. En clair, il va devoir écrire ses discours, et franchement vider l’Atlantique à la cuillère ou dévancauwenberghiser Charleroi, c’est peanuts à côté. En attendant, le ministre - directement inspiré de Dominique de Villepin - emporte tout le monde dans son sillage. Ce n’est pas un homme, c’est un courant d’air, un moulin qui parle à raison, à tort et à travers, peu importe, du moment qu’il fait du vent. Et le vent, c’est très utile, ça aide à la pollinisation, ça fait tourner les éoliennes. Ça rend dingue aussi ce jeune collaborateur qui tourne sot à force de recommencer, recommencer, recommencer et encore recommencer un discours, alors que les instructions, les lignes de force, les thèmes changent en fonction de la dernière personne rencontrée (en coup de vent) par son patron. Réduit à une girouette, Arthur devrait-il s’inspirer de Claude Maupas, le chef de cabinet, mi-Machiavel, mi-iguane des Galapagos. Il en a vu des ministres passer - comme une brise, un zéphyr, un ouragan -, mais lui, il reste, ne sortant plus de son bureau (même pas pour dormir) où il étudie les problèmes, échafaude des stratégies.

La bédé imposait un rythme, une dynamique, un souffle à l’image de son running gag que Bertrand Tavernier parvient à restituer : les portes qui claquent et les feuilles A4 qui volent préviennent de l’arrivée imminente du ministre. Le cinéaste lui apporte aussi le décor de l’action, l’authentique Quai d’Orsay, siège du ministère français des Affaires étrangères. Il lui apporte encore la 3D, la vraie, pas celle qui exige des lunettes, mais l’incarnation des acteurs qui donnent de l’épaisseur aux personnages. Il lui apporte ce burlesque cher à la screwball comedy américaine, tant le ministre possède ce mélange de charisme et d’abattage. Culture, classe, éloquence; tout fait paillette au moulin de Taillard de Worns qui, simultanément, entend être aussi Don Quichotte ferraillant contre les moulins américains, russes, chinois ou allemands avec cette ardeur et ce teint hâlé qui le rendent irrésistible aux yeux des Dulcinée.

"Quai d’Orsay" est un grand Tavernier totalement inattendu : une comédie politique. Certes, le politique a souvent été un trait de son cinéma. Mais il ne s’agit pas ici d’interpeller le pouvoir à propos de l’école ("Ça ira mieux demain") ou de la police ("L627"), mais d’observer l’exercice de l’Etat comme disait Pierre Schoeller. A travers les yeux d’un novice, il révèle le fonctionnement actuel d’un cabinet en orbite autour du prince : ses messages codés, ses crocs-en-jambe, sa psychologie spécifique…

L’inattendu, c’est plutôt la comédie. Pas du tout le genre de l’auteur du "Juge et l’Assassin". Elle est pourtant jubilatoire grâce à son ton speedé et à ce regard éberlué par le décalage entre la réalité politique et la conduite des affaires du monde. Grâce aussi à l’interprétation. Des trois rôles principaux à la galerie de seconds rôles, Tavernier donne une magistrale leçon de direction d’acteurs.

Thierry Lhermitte est ébouriffant, il tient le rôle marquant de sa deuxième carrière, une tornade d’énergie en mouvement permanent, confondant agitation et travail, mais insufflant la gniak à ses collaborateurs. Comme le vent, il glisse entre la caricature, le ridicule et le tour de force. Mais s’il a autant de présence, de relief, c’est que se dresse devant lui son Yang, un océan de placidité, un Niels Arestrup indécoiffable. Et dans le rôle d’Arthur le Candide, Raphaël Personnaz est le jeune acteur de l’année, à identifier d’urgence. On ne va pas passer tous les seconds rôles en revue - on n’est pas à la Défense nationale, non plus -, mais il suffit de quelques scènes à Anaïs Demoustier pour faire exister le réel à côté de cette bulle politique, et à le rendre sexy à la façon de Barbara Stanwyck. Et d’où sort ce monumental Bruno Raffaelli, intarissable spécialiste du Moyen-Orient. Comment le cinéma a-t-il pu se priver de ce second rôle ?

En deux mots : votez Tavernier !


Réalisation, scénario : Bertrand Tavernier, d’après l’album d’Abel Lanzac (Antonin Baudry) et Christophe Blain. Avec Thierry Lhermitte, Raphaël Personnaz, Niels Arestrup… 1h53.