Aux côtés de Tian Zhuangzhuang («Le cerf-volant bleu») et autre Zhang Yimou, Chen Kaige est l'une des figures de proue de la cinquième génération de cinéastes chinois. Nés dans les années cinquante, ceux-ci allaient être envoyés à la campagne pendant la Révolution culturelle, avant d'être formés à l'Institut de cinéma de Pékin après sa réouverture, en 1978. Et d'insuffler, avec les années 80, un sang neuf au cinéma chinois, tant sur le plan esthétique que dans leur refus de traiter avec complaisance les questions de société. Une époque que Chen Kaige évoque avec le sourire...

Quel souvenir gardez-vous de vos études à l'Institut de cinéma de Pékin? Quelle était alors la situation, en 1978?

C'est pour moi la meilleure période qu'ait traversé la Chine dans son histoire moderne, parce qu'après une longue période de répression, les gens ont pu reprendre leur souffle. Ils avaient dû réfréner pendant si longtemps leur envie de dire certaines choses, et là, c'était comme la libération d'une pression invisible. J'étais très jeune à l'époque - Chen Kaige est né en 1952, ndlR -, et j'ai passé d'excellents moments, de même que mes condisciples, ne serait-ce qu'en pouvant apprendre les choses comme nous l'entendions. Nos professeurs nous incitaient à aller voir les classiques du cinéma, nous rencontrions ainsi d'autres cultures, après quoi nous en discutions passionnément et librement. Nous avons appris à faire nos propres films en regardant les chefs-d'oeuvre des écoles italienne, française, russe...

Quelle est, à vos yeux, la principale contribution des cinéastes de la cinquième génération au cinéma chinois?

Je n'appellerais pas cela une contribution, mais nous avons franchi un pas significatif en nous libérant des autorités et de la répression politique, en refusant d'être les esclaves ou les serviteurs d'une idéologie politique. Pour moi, voilà l'élément le plus important, même si c'est un processus toujours en cours, sur lequel certains tentent encore de revenir. Et puis, la plupart des films des cinéastes de ma génération sont visuellement magnifiques parce que nous avions la conviction qu'il fallait développer une nouvelle forme de langage cinématographique. Nous avons essayé de réduire les dialogues au maximum pour privilégier la beauté des plans, d'utiliser de petits détails pour structurer l'histoire dans son ensemble. Nous étions extrêmement sensibles à divers éléments fondamentaux du cinéma, la couleur, la lumière, ce genre de choses. Pour moi, il s'agit d'un mouvement artistique fort romantique, apparu juste après une modification du cours de la société; un mouvement révolutionnaire, oui.

Vous avez récemment tourné un film anglo-saxon, «Killing Me Softly». Quel souvenir gardez-vous de cette expérience?

Ce fut très dur au début, je n'étais guère à l'aise avec ce système. Faire un film dans ces conditions est fort industriel: on n'a pas vraiment l'impression de pouvoir laisser libre cours à ses impulsions artistiques. Pas question, par exemple de tourner une scène dans l'instant pour profiter d'une lumière particulièrement belle, il faut en référer à quelqu'un, etc. Cela ne correspond pas du tout à ma façon de travailler, même si j'ai grandement apprécié de collaborer avec des techniciens anglais qui font leur job à la perfection. Mais je ne pourrais pas m'installer dans un tel système. J'aime marcher, crier sur un plateau, encourager les gens, leur donner l'impression qu'ils participent à un événement très important. Toute cette excitation est indispensable pour moi. Si c'est juste pour faire un boulot, autant être businessman.

Vous seriez prêt néanmoins à renouveler l'expérience?

Je le ferai, mais j'aurais voulu bénéficier du «final cut», et d'une plus grande latitude pour inspirer mes partenaires. J'aime travailler dur, mais tant de gens m'ont dit apprécier travailler avec moi pour cette raison, que je ne veux pas changer de méthode...

© La Libre Belgique 2003