Dans le laboratoire d’une grosse société, une phytogénéticienne a mis au point une fleur rouge dont le parfum rend heureux.

Le cinéma aime les savants, surtout quand ils sont fous, quand leurs inventions délirantes servent à fabriquer des films terrifiants. Alice Woodward n’a rien d’une scientifique extravagante. Elle est phytogénéticienne dans un grand laboratoire industriel et mère de Joe, un pré-ado auquel elle consacre le peu de temps que son travail n’a pas absorbé.

Bien qu’elle cherche plutôt à passer inaperçue, domestiquant comme elle peut sa flamboyante coiffure rousse, elle est l’objet de tous les regards, dont certains jaloux et envieux, depuis qu’elle a développé une fleur en forme de pompon rouge, enfin de corail vermeil, qui produit en quantité, un parfum qui rend heureux.

Cependant, il faut que son propriétaire lui accorde beaucoup de soin et d’attention : l’installer au chaud, l’arroser tous les jours, lui tenir compagnie en lui parlant car c’est un être vivant. Ce n’est que dans ces conditions que "Little Joe" - elle a baptisé sa création du nom de son fils - rend heureux

Jessica Hausner se distingue des films de genre sur le fond car son invention ne suscite pas d’inquiétude. D’ailleurs, son pollen ne provoque même pas d’allergie et la fleur possède de spectaculaires qualités antidépressives dans la mesure où elle court-circuite les sentiments.

Toutefois, alors que ses collègues les plus circonspects, les plus hostiles, l’applaudissent après avoir humé Little Joe ; alors que ses patrons se frottent les mains devant l’étendue du marché et du pactole ; c’est Alice, elle-même, qui finit par avoir des doutes, par s’interroger sur les effets de sa plante. Ne vaut-il pas mieux être naturellement malheureux que chimiquement heureux ? Une bonne question qui a de quoi occuper l’esprit du spectateur.

Un espace de réflexion

Jessica Hausner se distingue, aussi, des films de genre sur la forme pas conceptuelle mais presque. Les spectateurs de Lourdes et de L’Amour fou ont forcément été frappés par les ambitions formelles de cette ancienne assistante de Michael Haneke. Chaque image est abordée comme un tableau. Tout comme la fleur dégage un parfum, la toile exhale un plaisir graphique : composition de l’image, saturation des couleurs, équilibre des éclairages. Cela affecte un peu le rythme mais Jessica Hausner installe ses personnages dans un cadre, et ses spectateurs dans un espace de réflexion créé par la distance plastique.

Récompensée par le prix d’interprétation à Cannes, Emily Beecham, dont le personnage, avare en sentiments, est captivé par son métier, propose un jeu minimaliste, épuré. Elle ne communique pas d’émotion mais initie une prise de conscience à propos d’une société qui, chimiquement, prend en charge le citoyen, algorithmiquement guide ses choix, rendant son libre arbitre obsolète.

Le seul bémol qu’on adressera à cette œuvre à peine futuriste, se trouve précisément du côté de la musique et du sound designer. Son mix de compositions contemporaine et japonisante crée les basiques effets anxiogènes du cinéma fantastique, très tape-à-l’oreille. Cela nuit - horriblement - à l’efficacité vénéneuse du film.

Little Joe Science-fiction philosophique. De Jessica Hausner Scénario Géraldine Bajard, Jessica Hausner Avec Emily Beecham, Ben Whishaw, Kerry Fox Durée 1h 46.

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