Cela fait trois ans que la Cinematek a revu son festival de l’Age d’or. Autrefois associé aux Cinédécouvertes, celui-ci est désormais uniquement consacré au cinéma expérimental, sans aucune exigence de format (les films vont de quelques minutes à plusieurs heures) ou de genre (aucune fiction n’est ainsi présentée cette année). Son programmateur Olivier Dekegel a ainsi voulu renouer avec le mythique festival EXPRMNTL, qui s’est déroulé à Knokke-le-Zoute, sous la houlette du directeur de la Cinémathèque royale Jacques Ledoux, en 1949, 1958, 1963, 1967 et 1974… "Il y a un lien évident avec ce riche passé. D’ailleurs, notre festival s’appelle Age d’or-EXPRMNTL , explique Dekegel. Il y a une forme de continuation mais l’époque n’est plus la même. On l’a réactualisé par rapport au cinéma d’avant-garde d’aujourd’hui…"

Happenings au Zoute

Ce jeudi soir, le 3e Age d’or s’ouvrira d’ailleurs par la projection d’"Exprmntl", un passionnant documentaire de Brecht Debackere, à qui la Cinematek a ouvert ses archives pour retracer l’histoire de ce festival pas comme les autres… En compagnie de quelques acteurs de ce rendez-vous immanquable des années 60 (Agnès Varda, Jonas Mekas, Harun Farocki, Boris Lehman…), le réalisateur revient sur cette improbable aventure, qui fut le lieu de scènes mémorables. Comme cette projection sauvage de "Flaming Creatures" en 1963, pourtant interdite sur scène par un représentant du ministère de l’Intérieur pour outrage aux bonnes mœurs. Non retenu en compétition, le film orgiaque de Jack Smith - qui avait emballé Mekas, Godard, Polanski ou Varda - se verra pourtant remettre le prix du film maudit…

L’expérimental aujourd’hui

"EXPRMNTL a été unique au monde. Aucun autre festival n’avait créé un tel engouement, rappelle Olivier Dekegel. C’était la référence pour ce type de cinéma. Tous les cinéastes américains savaient que c’est là qu’ils devaient montrer leur film. Et puis, il y avait un aspect très performatif, lié à l’époque." La politique s’est par exemple invitée lors de l’édition 1967, avec de nombreuses interventions contre la Guerre du Vietnam ou encore une délirante élection de Miss Festival organisée par Jean-Jacques Lebel. Au grand dam de la très sage direction du Casino de Knokke, qui accueillait l’événement…

Avec son nouvel Age d’or, la Cinematek sait qu’elle ne pourra plus susciter le même engouement qu’il y a 40 ou 50 ans. "C’est plus difficile, reconnaît Dekegel, car les films circulent beaucoup plus facilement aujourd’hui dans les autres festivals, au Centre Pompidou ou au Lincoln Center de New York, lequel organise chaque année une grande rétrospective consacrée au cinéma expérimental. A l’époque, il n’y avait rien, Knokke était le seul lieu où l’on pouvait montrer ce genre de films. Pendant une semaine ou 10 jours, Japonais, Américains, Européens se retrouvaient, avec parfois des rencontres essentielles. Comme celle de Brakhage et Kubelka, qui fut décisive pour la suite de leur carrière. A l’époque, il fallait vraiment se démarquer du cinéma dominant en inventant de nouvelles formes. Aujourd’hui, ce sont toujours ces formes qui sont utilisées, jusque dans le cinéma hollywoodien, les clips, les pubs…"

La grande différence aujourd’hui, c’est aussi sans doute qu’il est devenu plus difficile de choquer, d’être subversif, ce qui était primordial il y a un demi-siècle. "Au fond, il n’y a plus de films interdits, estime Olivier Dekegel. Même s’il y a des films qui me choquent encore, quand on est dans l’avilissement de l’être humain, comme la scène de viol dans ‘Irréversible’ de Gaspar Noé par exemple…"