La scène se passe en 1993 ou 1994, dans une salle de classe anonyme d’un athénée d’une petite ville de province. On a 15 ou 16 ans. Entre deux cours, un camarade bien intentionné nous file une cassette vidéo : "Tu vas voir, c’est un peu spécial, mais vachement bien !" Non, non, contrairement à ce que pensent les autres autour de nous en raillant, il ne s’agit pas d’un film à regarder en cachette le soir… Il s’agit de Trust, film indépendant signé Hal Hartley en 1990, salué du prix du scénario à Sundance, puis à Deauville et par l’UCC (Union de la critique de cinéma). Mais ça, on ne le découvrira que bien plus tard…


Une fois la cassette insérée dans le magnétoscope, le film s’ouvre par un gros plan sur le visage trop maquillé de Maria (Adrienne Shelly), jolie jeune fille de 17 ans aux cheveux blonds bouclés. Allumant une cigarette, elle annonce à ses parents qu’elle a non seulement été virée de l’école, mais en plus qu’elle est enceinte. Sa mère est effondrée. Son père la traite de clocharde. Maria le gifle et claque la porte. Il tombe raide mort ! Ecran noir. Place à Matthew (Martin Donovan). Réparateur dans une boîte informatique, lui aussi claque la porte de ce boulot minable. Vivant dans une banlieue-dortoir de l’État de New York, ces deux paumés vont bientôt se rencontrer et plus rien ne sera plus jamais comme avant…

On avait évidemment déjà vu plein de films au cinéma, avec de premières émotions devant Le Grand bleu (on y avait été, même si ça durait trois heures), Danse avec les loups (le pur bonheur des grands espaces sur grand écran), Robin des Bois (la révélation de la VO) ou C’est arrivé près de chez vous (le choc de la radicalité). Mais c’est donc au petit écran qu’on aura eu le coup de foudre pour le cinéma d’auteur, face à un petit film new-yorkais sans moyens, marqué par la Nouvelle Vague. Admirateur de Godard, Hal Hartley signait avec Trust une comédie romantique totalement décalée, l’une des pépites du cinéma indépendant américain des années 1990. Grâce à lui, on découvrait le plaisir de la mise en scène, aux accents volontiers burlesques, des dialogues soignés et profonds, une critique acerbe de la société américaine, puritaine et patriarcale, une rencontre, inattendue et poétique, entre deux êtres inadaptés à la médiocrité qui les entoure. Mais aussi une définition, quasi mathématique, de l’amour. "Je t’épouserai si tu admets que le respect, l’admiration et la confiance égalent l’amour", dit Maria à Matthew, avant de se jeter dans le vide, sûre qu’il la rattrapera. À 15-16 ans, difficile de ne pas se projeter et de ne pas être cueilli par un tel romantisme exacerbé !

Après Trust, on a suivi la carrière d’Hal Hartley (Simple Men, Amateur avec Isabelle Huppert, The Book of Life avec P.J. Harvey ou Henry Fool avec Parker Posey…) ; on a même eu la chance de le rencontrer à la Berlinale, avant qu’il ne disparaisse des radars des festivals. On a suivi la filmographie de Martin Donovan, encore vu récemment dans Tenet. On a été choqué, en 2006, d’apprendre l’assassinat d’Adrienne Shelly, âgée de 40 ans seulement, dans un appartement new-yorkais. Surtout, on n’a plus jamais regardé le cinéma comme avant. Au point d’avoir envie d’écrire à son sujet…

© D.R.