La nuit, une voiture change de bande sans mettre son clignoteur. Juste devant les phares d’une voiture de police. Gyro, sirène, le conducteur est appelé à se ranger, le policier vient le contrôler. Le conducteur est noir et le policier est blanc. Le conducteur est calme et le policier d’autant plus agité. Mains sur le capot, fouille corporelle, inspection du coffre, manifestement le poulet cherche des puces. Excédée, la passagère sort de la voiture et l’interpelle. Pour toute réponse, le policier lui tire dessus. Une bagarre s’enclenche, l’arme tombe par terre, le conducteur la prend et tire sur le policier.

Le conducteur veut aller s’expliquer au poste le plus proche. La passagère veut fuir. Elle est avocate, elle sait qu’aux États-Unis, la légitime défense fonctionne à sens unique, un Blanc peut tuer un Noir, mais le contraire conduit le Noir dans le couloir de la mort. Il faut fuir, on réfléchira ensuite.


Entre les notes

Slim et Queen se connaissent depuis deux heures, grâce à Tinder. Sans ce clignoteur, ils se seraient dit adieu quelques minutes plus tard. Trop mal assortis. Lui, c’est le modèle fils de pasteur, employé dans un magasin de sneakers, brave type qui dit son bénédicité et croit à la providence. Elle, c’est le modèle très grande, très mince, très sûre d’elle. Elle est avocate aux dents aussi longues que les ongles. Y a pas que le clignoteur qui a foiré, Tinder aussi. Rien en commun, si ce n’est la couleur de la peau, celle des dangereux criminels en fuite selon les médias.

La peau mais pas le profil, alors comment va se dérouler la cavale ? Et Melina Matsoukas, quel est son profil ? C’est son premier film. Depuis 15 ans, elle tourne des clips pour Whitney Houston, Rihanna, Beyoncé, Lady Gaga… Ça ne se voit pas, mais ça s’entend. Tout au long du récit, en filigrane, entre les notes, elle balaie l’histoire de la musique noire américaine, du blues au rap, du swing au funk, de la soul au free-jazz. Tout cela, sans insister, juste pour ceux qui écoutent les films autant qu’ils les regardent.

C’est vrai qu’il s’en passe des choses avec ce couple improbable, forcé de faire plus ample connaissance. Comme on est en voiture, on est davantage dans un road movie. Tout en restant dans un thriller mais, curieusement, c’est plutôt le spectateur qui ressent la tension policière, qui voudrait qu’ils se dépêchent. Car eux, ils s’arrêtent pour danser.

Et puis, la dramatique scène inaugurale a été filmée et est devenue virale sur les réseaux sociaux. Les voilà, malgré eux, devenus des héros de la communauté noire alors que les networks continuent d’en faire des Bonnie and Clyde.

Pourquoi se presser ?

Peut-être pensent-ils que leur destin est écrit, que tout cela va mal se terminer ? Alors, pourquoi se presser ? Ils vivent chaque jour comme si c’était le dernier, en faisant aujourd’hui, ce qu’ils ne pourront plus faire le lendemain. Comme monter un cheval à cru.

Action, sentiments, tensions, politique, racisme, musiques se télescopent. Daniel Kaluuya, on l’avait découvert dans Get out avec son profil atypique, presque doux et effacé. Jodie Turner-Smith, on n’oubliera pas de si tôt son aplomb bouleversant quand elle laisse entrevoir les cicatrices sous son épaisse cuirasse.

Après Jordan Peele ( Get Out , Us ), Barry Jenkins (Moonlight, If Beale Street Could Talk ), voici maintenant Melina Matsoukas ; il se passe quelque chose de passionnant, un profond changement de ton, de génération, de représentation de l’Afro-Américain à l’écran.

Queen & Slim Cavale politico-sentimentale De Melina Matsoukas Scénario Lena Waithe Avec Daniel Kaluuya, Jodie Turner-Smith Durée 2h 13.

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