"On aurait adoré faire ce film sur le conflit israélo-palestinien avec vous - on a une vraie sympathie pour la cause palestinienne -, mais je crois qu’on va en rester là. En fait, c’est presque pas assez palestinien. Le film pourrait se passer presque n’importe où." Voilà en substance le résultat de l’entretien d’Elia Suleiman avec un producteur parisien.

Placée au centre d’It Must Be Heaven, la scène est fictive évidemment. Elle résume pourtant parfaitement la tonalité du quatrième long métrage du cinéaste palestinien, découvert avec Chronique d’une disparition, prix du meilleur premier film à Venise en 1998, et surtout Intervention divine, prix du jury à Cannes en 2002. Dix ans après Le Temps qui reste, l’acteur-réalisateur est de retour avec une nouvelle comédie sur l’identité palestinienne.

Cinéaste de l’absurde

Pour décrire le conflit qui oppose son peuple à son voisin israélien, Suleiman ne s’est jamais fait militant, mais plutôt poète, mettant en lumière, avec un sens consommé des situations et du cadre, l’absurdité de la situation. Dans It Must Be Heaven, le cinéaste reste fidèle à son cinéma. Dès la scène d’introduction - où des popes de Nazareth tentent d’ouvrir une solide porte, que des fidèles maintiennent fermée -, on retrouve la voix si particulière du cinéaste. Pourtant, la tonalité se fait ici beaucoup plus désabusée. Cette fois, son personnage, Elia Suleiman (qu’il incarne lui-même), choisit en effet l’exil, à Paris et New York, où a vécu le cinéaste.

Se tournant clairement vers le burlesque, Suleiman compose son film comme une série de sketches souvent muets, dans lesquels, chapeau vissé sur la tête, face caméra, son personnage se place en observateur détaché. Et qu’il se trouve à Nazareth, Paris ou New York, il pose le même regard distant et ironique sur un monde envahi par la police, par la peur. Et, même à des milliers de kilomètres de chez lui, Suleiman ne peut oublier son pays.

Dédiant son film à la Palestine, le cinéaste officiellement "arabe israélien" - alors qu’il revendique son identité palestinienne - pose la question de la possibilité même de son existence, alors même que son peuple est totalement invisible. Comme il le souligne de façon amusante dans plusieurs scènes. Et de conclure par une formule magnifiquement désabusée : "Les Palestiniens sont le seul peuple qui boit, non pas pour oublier, mais pour se souvenir…"

Très riche thématiquement, It Must Be Heaven est une comédie pas banale, à la fois intello - Elia Suleiman manie le symbolisme avec une grande aisance - et accessible, par son goût pour le burlesque et le nonsense. Ce qui lui a sans doute permis d’être récompensé tant sur la Croisette à Cannes qu’au récent festival de comédie de Liège…

It Must Be Heaven Comédie grave De Elia Suleiman Scénario Elia Suleiman Photographie Sofian El Fini Montage Véronique Lange Avec Elia Suleiman, Grégoire Colin, Vincent Maraval, Gael Garcia Bernal.. Durée 1h42.

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